Quand j’ai ouvert les yeux, le monde avait changé, los Indignados avaient été assiégés.
Ça a commencé avec un putain d’hélicoptère qui tournait, partait, revenait et qui, le plus souvent, sembler stationner. A la verticale de quoi ? De jeunes Catalans qui comme leurs cousins Madrilènes, squattaient la place principale de leur métropole. Mais ça, on ne l’apprendra que plus tard. On ne le voyait même pas l’hélico, mais c’était comme s’il avait décrété qu’on ne devait pas se rendormir une fois réveillés, ni les Indignados, ni nous, gentils festivaliers vaguement indignados quand-même. Salaud.
De jeunes journalistes Barcelonais croisés en soirée au Chill Out nous raconteront comment les forces de l’ordre ont d’abord utilisé des camions poubelles comme bulldozers pour tenter de nettoyer la Plaza de Cataluña de ses contestataires. Raison officielle : le FC Barcelona risque de remporter ce soir la finale de la Champions League, et c’est ici que les Socios du Barça viendront fêter la victoire. Dégagez ! Futé et indiscutable, compte tenu de l’intégrisme footballistique d’une grande partie de la population.
En attendant, on n’a pas l’air trop frais, en ce samedi matin bien attaqué. Grosse fatigue, même, qui s’incrustera durablement. Le sport n’a pas fini d’infléchir le cours de la journée, puisque pour une partie de notre équipe, la priorité de cet après-midi, c’est la demi-finale du Top 14 opposant le Montpellier Hérault Rugby Club à je ne sais plus qui. (J’ai cessé d’attendre l’illumination divine qui me rendrait accro aux sports d’équipe comme je le suis à la musique).
Ignorant les sirènes de l’ovalie qui retiendront nos camarades prisonniers d’un cyber café du centre ville, le binôme espingouin de notre petite communauté s’engouffre dans le métro direction Forum, histoire de ne pas rater Yuck à 18h.
Evidemment, à deux de tension, c’était couru ; on ne court pas. Caramba, encore raté ! On est tellement à la ramasse qu’on opte pour une séance shopping parmi les dizaines de stands présents à l’entrée du site.
These charming girls
Et c’est Warpaint qui se charge de nous ouvrir les chakras. Le quatuor de Sylvidres californiennes semble en totale osmose avec le vent solaire, qui fait parfois voler leurs chevelures, presque comme dans le clip de leur « tube » Elephants – joué en toute fin de set -. L’entrée en matière est un poil chaotique, avec un soundcheck visiblement expédié sur l’intro du premier morceau, mais tout se stabilise rapidement autour d’un mid-tempo régulier. Après une journée carrément « down tempo », ce très léger emballement est plutôt bienvenu. Les voix éthérées des deux chanteuses/guitaristes s’entremêlent ou se répondent, agissant comme un baume réparateur. Le public ondule doucement, comme des centaines d’algues remuées par ce courant doux, parfois frisquet lorsqu’au détour d’une ligne de basse s’invite l’orthodoxie cold wave. On glisse – parfois à l’intérieur d’une même chanson – d’un groove alangui évoquant un ESG light à des volutes de guitares apprises chez Robert Smith. L’ensemble, parfaitement charmant, réserve son lot de petits frissons exquis, conformément à ce que j’en attendais.
Grosses mailles et briconautes
On reste avec les yankees, mais sur la grosse scène San Miguel, cette fois-ci, où débarquent les indie babos de Seattle Fleet Foxes. Leur set est à l’image de leur premier LP, gorgé d’harmonies vocales à la justesse et à l’inventivité sidérante et de mélodies renversantes. Pour tout dire, on s’emmerde un tout petit peu sur les 3 ou 4 titres du nouvel album – pas encore écouté - qui ouvrent le concert, mais on exulte ensuite sur ceux du premier, merveille harmonique difficilement égalable. C’est peut-être un poil trop propre et fidèle au disque – un exploit, tout de même -, mais ça reste sacrément brillant et enthousiasmant. Un petit rappel de ce qu’on a déjà raté aujourd’hui ? Papas Fritas et Gonjasufi. Ah oui, et Yuck, aussi. Pfff….
Changement de décor. Set de tubes métalliques percutés avec force, disqueuses en folie ; c’est toute la Ruhr industrieuse qui s’exprime bruyamment autour du contremaître Blixa Bargeld. Je n’ai jamais été un adepte forcené de Einstürzende Neubauten, mais la curiosité l’emporte. L’ex Bad Seeds enchaîne les cris qui paralysent, façon Docteur Justice (oui, bon, c’est un peu daté comme référence). Je mentirais en jurant que ça me passionne, mais c’est juste assez stimulant pour éloigner ce fâcheux besoin de roupillon qui m’assaille alors que le jour décline à peine. Ce que ma carcasse réclame par dessus tout, c’est une lichette de taurine, mélangée à une larme d’alcool polonais, je crois.
Et là, on rate quoi, au fait ? Kurt Vile, Money Mark et Gang Gang Dance, rien que ça.
Dame Blanche
Après, c’est la grande dispersion. Certains, revenus de leur qualification en finale du Top 14, squattent déjà la scène ATP (Money Mark, Galaxie 500 revisited), mon spanish binôme reste scotché aux teutons des nouveaux bâtiments pas finis, et pour ma part, je m’échappe solo vers la scène San Miguel, histoire d’être aux premières loges pour PJ Harvey.
Ok, ce n’est sans doute pas le lieu indiqué pour ce genre de confession ; les gens au goût raffiné qui fréquentent cet éminent blog pourraient bien en avoir des vapeurs, mais je l’avoue pourtant : l’une des principales raisons de ma présence à Bcn, c’est mon inclination coupable pour Miss Harvey. Je sais que son nom – parmi d’autres, disons Radiohead, au hasard -, est devenu synonyme d’intolérable consensus et d’entorse méprisable à l’undergrounditude, et qu’il agit désormais tel un aimant à sarcasmes auprès de tout valeureux gardien du temple indie qui se respecte. M’en fous.
J’ajouterais bien que la qualité d’un propos artistique ne me paraît pas soluble dans le surnombre - prétendu ou avéré - de ses récepteurs (ah, tiens, je l’ai fait), mais je doute que ce soit très persuasif. Plus simplement : la dame blanche emplumée a donné un concert juste parfait. Des chansons parfaites, des musiciens parfaits ( Mick Harvey des Bad Seeds, John Parish et Jean-Marc Butty, en garde rapprochée ultra efficace), un répertoire parfait, panachage malin de son Angleterre secouée – avec autoharp, comme il se doit - et de classiques - C’mon Billy, Meet Ze Monsta, Down By The Water, The Sky Lit Up -, une scéno ultra dépouillée, une interprétation frisant la perfection, un professionnalisme qu’on pourrait, par distraction, confondre avec de la froideur désincarnée, mais qui pour moi n’occulte jamais l’émotion ; Bref : un moment intense, généreux, tout à l’opposé de ce que j’avais ressenti quelques années auparavant aux arènes de Nîmes sur la médiocre tournée « Stories from the City », par exemple.... Mon concert number one de cette édition 2011, boudé par mes collègues, évidemment.
« People of Spain, rise up ! » (Michael Gira / Swans)
Après ça, je peux bien m’enquiller des tartines de bouse, que j’aurais de toutes façons amorti mon voyage. Je trace rejoindre mes béotiens de compagnons massés devant Dean Wareham et sa copine Britta, occupés à ressusciter G500 sans Damon & Naomi, ouh les vilains. Trop de monde, j’y vois rien, et c’est presque fini. On se retrouve pour filer vers Llevant, destination Mogwai. La migration ressemble à un exode, on arrive sur une terre promise qui peine à tenir ses promesses : son approximatif, chétif, crachotant par moments. Et puis c’est assez mollasson, il faut bien l’avouer. Encore une fois, c’est un groupe de Glasgow qui « fait les frais » de notre impatience. Sans toutes ces sollicitations, tentations et promesses permanentes de Primavera, on aurait sans doute pris la peine d’attendre quelques titres avant de porter un jugement aussi péremptoire. Mince, c’est Mogwai, quand même ! Mais là, non ; on bat en retraite sans trop de regrets direction Swans.
Autant dire direction l’inconnu, en ce qui me concerne.
Et comme je ne m’attendais à rien de particulier, j’ai réellement pris une énorme claque. Franchement, je ne me souviens pas avoir jamais rien vu auparavant d’aussi radical, extrême et captivant à la fois. Apocalyptique tant au niveau du son que du propos, effrayant parfois, bien plus que tous les groupes de death grind doom guignolo métal réunis au Hellfest de Clisson. Michael Gira n’a pas besoin de recourir au sempiternel décorum sataniste pour vous glacer les sangs ; il lui suffit de scander d’une voix monocorde « I WAAANT YOOUUU TOO BEEE MYYY FAAATHEEEEER ! », porté par sa tribu concentrée sur un seul « accord ». Pour résumer, les Swans, c’est un peu comme si Godspeed You ! Black Emperor avait opté pour un désespoir ultra colérique plutôt qu’ultra extatique, avec un frontman - chef d’orchestre quinquagénaire anarcho autonome entouré de guerriers hyper soudés et furieux qui cognent sur tout ce qui leur passe par les mains (guitares, gongs, etc..). Les Swans ne cherchent pas à séduire, plaire ou distraire ; ils ignorent délibérément tout code esthétique qui pourrait les affilier, assujettir ou rapprocher de telle ou telle mouvance. On pourrait même croire qu’ils n’attendent pas du public la moindre connivence ou adhésion ; ils font ce qu’ils croient devoir faire, dénonçant implicitement et sans ostentation la multiplicité des cadres et des systèmes qui les cernent, Primavera inclus. Ok, ça sonne peut-être pompeux et cliché, dit comme ça, mais c’est en tout cas ce que ça dégage, et puissamment, en plus. Situ, Swans ? à don’f !!! Guy Ernest Debord meets Kurt Cobain meets Sun(((o))). Enorme surprise et mandale mentale. Ouais.
Il nous faudra bien quelque San Miguel et une escale chill out – notons au passage que le gazon en plastique est logiquement devenu assez crado au bout du troisième soir - pour récupérer avant le gros morceau Animal Collective. Evidemment, on change de propos, de langage, de planète. Esprit guinche, tantôt afro, tantôt martien, configuration étonnante ; Avey Tare omni-chantant à gorge déployée, Panda Bear on the drums, Geologist à son desk, frontale virevoltant, et le revenant Deakin tirant de sa guitare des sons qui n’ont rien à voir avec l’idée qu’on se fait habituellement de la guitare dans le rock. De fait, c’est bien un groupe de rock – visuellement, en tout cas - qui occupe ce soir la gigantesque scène, alors que les animaux semblaient jusqu’à présent assez soucieux de casser cette sacrosainte image.
Mais ce n’est qu’une ruse, bien sûr, puisqu’ils mettent les bouchées doubles au niveau sonore : ça part dans tous les sens, c’est déroutant au possible, avec un art consommé du zig zag. Trop, peut-être ; pas le temps de s’installer dans une ambiance que déjà on est ailleurs, très loin. On dirait que l’intention est davantage de semer le public que de voyager avec lui. Pourquoi pas, mais fatalement, ça laisse du monde sur le bord de la route.
Si bien qu’on assistera juste après le concert à une belle bataille d’insultes et de San Miguel (le tout projeté à la bouche) entre un « pro » et un « anti » Animal Collective de notre proche entourage. Ouais, bon, il est tard, on est sur la fin, on peut bien se permettre un peu de n’importe quoi, non ?
« Anges déchus, nous serons les rois » (Loup de Foix, vers 1987 après JC)
Alors il reste quoi ? Eh ben les Black Angels que notre trio de survivants descend voir chez Pitchfork, à 3h15. Les deux autres sont à don’f, et moi juste très fatigué. Mais je suis aussi un poil plus vieux, il faut dire.
Et puis il semblerait que pour savourer les anges noirs comme il faut, certaines substances, auxquelles j’ai renoncé, sont particulièrement indiquées. Donc, loin de l’enthousiasme débordant de mes compères, je trouve ça très bien mais pas "waaaaooooooow". Le son est très bon, effectivement, les chansons bien écrites, le souci du détail sonore – une guitare différente pour chaque morceau, en gros - impressionnant, l’attitude comme il faut, les dérapages hululés – à la Jeffrey Lee Pierce - du chanteur font leur petit effet le long de l’échine, mais tout ça me semble globalement un poil attendu, conventionnel, balisé, trop soucieux de paraître, de coller à un registre ultra ciblé (rock US néo psyché lysergique qui irait de BJM aux Warlocks, pour faire vite)
Donc en un sens, assez convenu et paradoxalement sage, au regard de pas mal de choses vues ces trois derniers soirs, voire ces dernières heures (le souvenir de Swans est encore cuisant). Cela dit, objectivement, c’est une conclusion de très haute tenue pour ces trois jours de dinguerie musicale absolue.
Ensuite, c’est l’ascension du Golgotha - Pitchfork >>> Salida - avec notre croix imbibée de San Miguel, des jambes en polyuréthane expansé, des corps hésitants face aux lois de l’apesanteur, la traversée tapageuse, par des milliers de spectres, de vastes champs littéralement couverts de gobelets en plastique déchiquetés, le franchissement héroïque, à la sortie du Forum, de cordons serrés de vendeurs Pakos de bières (et plus si affinités monétaires), l’avalement jusqu’à l’indigestion, par le métro barcelonais, de nos êtres harassés et ravis. Une belle collec’ de cartes postales de l’enfer, ou du déclin de la civilisation, qu’on gardera précieusement en mémoire.
Merde, on a raté Shellac ; faut revenir l’an prochain.