Comment diable réagit un organisme quadragénaire plongé trois jours durant dans un bain de rockitude indé San Miguelisée ? Pas trop mal. Au début, disons.
Il paraît que le second jour est le plus dur. Bof, non, ça va. Tout au plus, une gêne légère dans la région sub-ombilicale, rien de méchant. D’ailleurs, on débute la journée dans un petit bar à petite friture que je déconseille fortement. Ok, c’est succulent, authentiquement peuplé d’authentiques autochtones muy tipicos, mais c’est minuscule, archi blindé, et le niveau sonore des conversations explose tranquillement celui d’un concert de Suicide, au hasard. Moi je m’en fous, je suis sourd comme un pot, mais je préfère vous épargner ça. C’est bien simple, je ne vous donne même pas l’adresse.
Sonotone Crète
Bon, on n’est pas là pour faire du simili Klapish du Routard. Arrivera t-on au Parc Del Forum à temps pour Avi Buffalo à 18h ? Eeeeh non, bien tenté. Il est 19h, j’ai l’impression que la populace festivalière a doublé depuis la veille. Les gradins de la scène Ray-Ban restent malgré tout encore abordables. Un sms tombe : « y a sonic boom a cote de nous dans les gradins ». Fichtre, vite, allons voir ça ! Au fait c’est quoi le groupe qui joue, là ? Ah oui : Monochrome Set. Ouais… disons : sobre, assez élégant, mais pas très vibratile, tout ça. Peter Kember est bien là où on nous l’indique, ça nous distrait quelques minutes, mais on aurait mieux fait d’aller voir The Fiery Furnaces. Bon, Llevant, c’est loin, certes, et il reste deux ou trois trucs à picorer dans le secteur.
A commencer par de la nourriture. Ou quelque chose d’approchant. Ce sera finalement apéro fast foodatoire au stand Jack Daniel’s, qui fait aussi dans le hamburger, figurez vous. Picorage et grappillage seront d’ailleurs les maîtresses mamelles de ce début de soirée où l’on se montrera infoutus de voir et d’entendre autre chose que des bribes de concert, au mieux.
On rate donc à nouveau Avi Buffalo qui rejouait quelques titres acoustiques sous la tente Ray-Ban Unplugged. D’un cheveu, cette fois ; le dernier accord du dernier morceau résonne au moment ou on débarque. On rate aussi la sensation James Blake, parce qu’évidemment, la scène Pitchfork, tout en bas là-bas (tu mouses moun salade ambalaba), à l’ombre du colossal portique photovoltaïque, est proprement inaccessible, prise d’assaut par au moins la moitié du public présent sur le site. Tant pis, on retentera sans doute un mois plus tard, à Sète, au WWF.
On attrape au vol quelques notes countrysantes de M.Ward qui ne nous retiennent pas plus longtemps à San Miguel. Nous sommes deux à tenter l’aventure The National qui joue à l’autre bout des terres Primaveriennes – terres sablonneuses, en l’occurrence -, sur la scène Llevant. La distance et l’affluence (l’autre moitié du public, au bas mot) nous dissuadent à mi-chemin ; repli sur Ray-Ban où l’on peut au moins s’asseoir. Enfin, croyait-on. Si le pouvoir d’attraction du fossile post punk reconstitué est globalement inférieur à celui de la pitchforkerie rutilante, il semble que Pere Ubu soit l’exception. A la réflexion, je crois que ma théorie ne vaut pas un clou, si l’on se remémore les foules massées la veille devant P.I.L. et Suicide. Toujours est-il que le public déborde, en nombre (encore une moitié de la totalité des Primavéreux ? Décidément c’est incroyable, toutes ces moitiés ! Mais d’où sortent ces gens ?) autant qu’en enthousiasme.
On se laisse agréablement surprendre, mais sans perdre de vue nos vrais objectifs, qui dès lors, divergent ; Jad Fair et ses semi japonais pour les uns, et un florilège de Pitchforkeries rutilantes pour nous autres quadras, qui sommes encore tellement jeunes dans nos têtes que tu le crois pas.
Wouaaaarggghhhh !!!
(Peter Kember, quand tu lui écrases le pied)
Si tel est son bon plaisir, Lou Weed vous narrera peut-être comment, un peu plus tard dans la soirée, il a écrabouillé le pied de Sonic Boom - par désœuvrement, sans doute -, et comment c’était bon, Half Japanese, à ce qu’il parait.
Mais concentrons nous plutôt sur Ariel Pink’s Haunted Grafiti petit prince pop à l’allure et aux chorégraphies, hmmm… inspirées. Le multi-instumentiste solitaire scotché à son magnéto quatre pistes - que naïvement on imaginait - n’existe pas. En tout cas pas sur scène, où le Californien se révèle showman flamboyant, plein de candeur, héraut d’un mauvais goût totalement assumé - saharienne 3 Suisses bleu layette, marinière glissée dans le jean - avec son balancement chaloupé de crinière péroxydée top wiiizz, ses refrains poppy au glucose et ses mélodies eighties enrobées de papier tue-mouches. L’ensemble pourrait rapidement virer au cauchemar odieux si le moindre grain de cynisme ou de second degré venait à se glisser dans ces rouages. Ce n’est jamais le cas, et même si la légèreté affichée n’est pas feinte, on n’est pas pour autant chez les Fatals Picards. La musique, pour Ariel et son crew, c’est hyper sérieux, mec. Peu importe que l’un des guitaristes ait un look de prof de SVT, ou que le bassiste semble sorti d’un groupe kraut japonais seventies. Reste que ce concert enlevé, baroque, scintillant, s’avère passionnant de bout en bout, et qu’il était temps, après nos errances tièdes et indécises de début de soirée.
Cocagne
Je ne sais pas combien de marches séparent Pitchfork de San Miguel, mais je parierais sur un bon gros nombre à trois chiffres. N’empêche, à ce stade de la soirée et du festival, j’ose fanfaronner que je les sens à peine, les marches. OK, demain, je ferai moins le malin, ça sera même carrément Stairway to Hell, et particulièrement après l’ultime concert du bout de la nuit qui se tiendra comme de juste chez Pitchfork.
Pour l’instant, tout baigne. Upstairs, c’est Stuart Murdoch et ses aimables godelureaux de Glasgow qui squattent la scène principale avec leurs chansons pour éternels étudiants. Pour une raison que je ne saurais expliquer, ça n’a jamais vraiment collé entre Belle and Sebastian et moi. C’est donc plus par curiosité que par réel intérêt que je m’attarde un peu par ici. Pas très longtemps, à vrai dire. Ce ne sont ni le lieu ni le moment indiqués pour tomber raide dingue des Ecossais qui à l’évidence, n’ont rien de bêtes de scène. Le son est riquiqui, on se croirait presque à une kermesse pour dames patronnesses. L’offre exorbitante et l’ambiance effervescente de Primavera transforment chaque déception en désinvolture consumériste, et chacun de nous, jeunes ou vieux, en enfants gâtés, blasés, du pays de Cocagne. Rendez-vous manqué ? Pas grave ; on redescend fissa à Pitchfork pour une des révélations les plus prometteuses de ces derniers mois : Twin Shadow.
Chez Twin Shadow, les sons de synthés scintillent comme au temps où, avec son DX7, Yamaha craignait encore dégun, et surtout pas Roland et ses séries palindromes (808, 909, kayak, etc). Retour vers le futur garanti, donc. Pour un peu, je me crêperais à nouveau la tignasse et je ferai des moulinets avec les avant-bras, genoux joints, corps secoué de spasmes. Mais bon, j’ai ma dignité ; je renonce. Le moustachu George Lewis Jr, quant à lui, est tout sauf timoré lorsqu’il s’agit de reproduire scrupuleusement l’esthétique sonore des early eighties. La new wave, c’est lui qui vient de l’inventer, tu vois ? Et il semble si sincèrement convaincu que ça passe. Sa guitare ne parle que le Chorus/Flanger/Delay, ses mélodies sont parfois aussi catchy et bigarées que celles d’Ariel Pink, et comme chez ce dernier, un cocktail de générosité et de candeur suffit à redéfinir, voire pulvériser les frontières entre bon et mauvais goût.
Bozo
Après ce doublé gagnant, c’est Deerhunter que l’on court retrouver à la lisière sud du site, et là, pas question de lambiner ou de faire la fine bouche sous prétexte que c’est loin et surpeuplé. Il faut donc signaler que depuis le début du festival, Deerhunter est le premier groupe que l’on voit ARRIVER sur scène. Et on ne partira pas avant qu’ils l’aient quittée. Non mais !
C’est peu dire que l’attente était grande ; elle ne sera pas déçue. On ne peut pas affirmer que l’immédiateté mélodique - qui caractérisait pour l’essentiel nos deux concerts précédents - est ici totalement absente ; elle est seulement pervertie, savamment cintrée jusqu’à fricoter avec le point de rupture.
En dépit de sa silhouette frêle et altérée par le fameux syndrome de Marfan, Bradford Cox demeure la robuste colonne vertébrale de Deerhunter, et sa voix en est indéniablement le tuteur. Rien de démonstratif ou de spectaculaire, pourtant ; juste une force tranquille, comme dirait l’autre crevard à Rolex ; une détermination sans faille et le plaisir évident d’offrir à la pop une ballade inédite sur des sentiers plus malaisés que d’ordinaire. Le concert est concis, puissant, touchant ; tout est en ordre, tout sonne beau et intelligent. Grande leçon de ce soir : le port du pantalon de Bozo le clown est tout à fait compatible avec le génie pur et simple. Eblouissants Deerhunter.
No Pasaran !
Bon, il faut bien reconnaître que la fatique commence sérieusement à se fait sentir. Nous voilà aimantés par les poufs jaunes du chill out, où l’on retrouve le reste de la troupe. Comptes-rendus circonstanciés des uns, endormissement fulgurant des autres, dans le brouhaha et la promiscuité avachie d’une certaine jeunesse occidentale, majoritairement anglo-saxons et espagnole. Tandis que sur l’écran géant tout proche, Jarvis Cocker débute sa séance d’aérobic, une discussion s’engage où chacun relate l’imbrication de son histoire familiale perso dans la grande Histoire du XXeme siècle. Des histoires de Common People, en somme ; sans doute la portée politique de Pulp qui se manifeste ainsi par rebond pernicieux. Voilà qui nous occupe en tout cas jusqu’à la fin du show des gars de Sheffield, suivi d’une oreille distraite en raison de cette pause plus que nécessaire sur gazon synthétique. Dommage.
On s’est tout de même un peu rechargé pour notre – à priori – dernier objectif de la soirée : Battles. Pas la peine d’espérer sautiller sur leur fameuse comptine électro-schtroumpf Atlas. On a lu précédemment que le départ de leur voix pitchée les a rendus aphones sur scène, et contraints à ne jouer que leurs nouveaux titres, inconnus d’une grande partie du public. La curiosité est titillée par l’apparition sur les écrans de Kazu Makino de Blonde Redhead pour un vocal featuring virtuel. Pour le reste, c’est bien sûr ultra énergique, joliment expérimental, mais il faut admettre que la fougue des math-rockers new yorkais – le batteur dégouline littéralement alors qu’on ne sent que de très éparses gouttes de pluie - se dilue un peu dans le gigantisme des lieux. Et vu l’heure avancée – environ 4h -, on est finalement assez peu réceptifs à cette démo. Il est donc temps d’aller faire une dernière fois la queue, devant la bouche de métro, en attendant son ouverture. Hasta luego.