Oh l’erreur ! Oh la facilité !
Quand, en 1986, le NME anglais fait sa popote en compilant la jeune scène alternative sur une cassette désormais mythique ayant connu quelques sequels (C86) et sélectionne les Wolfhounds dans le casting, il n’imagine sûrement pas que cette étiquette va coller aux basques de nombreux groupes talentueux bien qu’amateurs mais absolument pas ressemblants.
Quel point commun entre The PASTELS, BMX BANDITS (l’Anorak Pop dans toute sa splendeur, à l’aube d’un impeccable parcours discographique dans la marge – et au fait, ces derniers n’étaient pas sur C86…) et Mac CARTHY ou l’ensemble drivé par David Lance Callahan ? Les guitares ? Même pas, ou à peine. La production indigente ? Sans doute.
Bref, c’est par ce biais et quelques singles / EP que les londoniens (apparemment originaires de l’Essex) Wolfhounds allaient faire parler d’eux. De ces débuts s’ensuivra jusqu’à aujourd’hui une quête frénétique de toute apparition de leur chanteur derviche et une passion soutenue non démentie avec le projet Moonshake.
CHAPITRE 1 : Wolfhounds, les chiens sont lâchés (« Louhou ! »).
Un album introuvable plus tard (« Unseen Ripples from the Pebble » - 1987) et Midnight Music s’empare du sujet. Les Inrockuptibles de la bonne époque applaudissent et la compilation « The Essential » connaît un petit succès d’estime en France.
Mais le groupe mute. Donne des concerts acides et méchants. « Bright & Guilty » (1989) est une longue collection de titres écorchés alternant pop tordue et rock teigneux non dénué de panache (« Rent Act »). L’ambition de ces jeunes gens est alors de ne pas reproduire deux fois le même schéma. Ainsi, la wah-wah (« Son Of nothing » / « Second Son ») lutte avec de frêles arpèges, les titres lents et menaçants alternent avec de sautillantes pop-songs de 2 minutes 30. Un mini chef-d’œuvre en somme, un peu décousu et inaugurant une série de pochettes plutôt vilaines.
Mais la pop hein, ça va 5 minutes. On peut aussi se laisser tenter par l’expérimentation ou par le bruit. C’est ce second choix qu’adoptent les Golding, Stebbing et autres Clark pour « Blown Away » (1989 itou), un album court et féroce dominé par les monstrueux « Dead Sea Burning » et « Skyscrapers ». Un concentré de rage et de distorsions surmonté par la voix hyper véner de Callahan. Des gens – des cons – s’énervent d’ailleurs de ce chant haut perché, déraillant, parfois nasillard. Mais on s’en branle, en à peine 7 titres, (les) Wolfhounds assassinent la concurrence noise de cette fin de décennie. Seuls Sonic Youth voire Dinosaur Jr de l’autre côté de l’atlantique et My Bloody Valentine entre deux pétards peuvent rivaliser (voire surpasser, OK, le fan est parfois sourd mais pas aveugle).
Problème, tout le monde semble s’en battre copieusement les couilles. Ces garçons sont mal habillés, sûrement moches et limite cocos donc mangeurs d’enfants et coprophiles. Callahan ne semble s’intéresser qu’à la classe ouvrière et n’est pas le premier à chier tous les matins en imaginant la gueule de Thatcher dans la lunette.
Pas de hype, pas de buzz, pas de déclarations fracassantes dans les tabloïds et pas de consommation excessive de pilules à une époque ou le Royaume Uni a les yeux braqués sur Manchester et les andouilles consanguins d’Happy Mondays ou Stone Roses. Les belles gueules, les sapes et la roublardise ils s’en branlent les Wolfhounds. Mauvais choix ? Non, il s’attirent ainsi le respect et une crédibilité mal partagée et ne sont pas là pour faire guincher les pisseuses.
Ils ne sont pas cold, pas toujours dark, ils ne se la pètent absolument pas, ils font leur truc. Ca suffit non ?
Mais ça ne mène pas loin, hélas. En 1990 sort dans une confidentialité honteuse « Attitude ». On croirait presque entendre la peau d’un junkie se craqueler. C’est noir mes fils, mais noir ! Claustrophobe, désespéré, tendu comme un chibre avant l’enfilade. « Celeste » a bien quelques velléités mélodiques, quelques rythmes vaguement baggy tentent bien de faire remuer les derches ça et là, mais l’ambiance générale est plutôt à la bonne vieille balle de 9 mm dans la bouche.
Et ce sera tout. On retrouvera quelques uns des musiciens dans d’autres projets, on assistera – consterné – sur le net a une reformation scénique qui sert à rien dans les années 2000 et déplorera le peu d’intérêt que le groupe suscitera auprès des jeunes générations (une page Myspace dont même Herbert Léonard aurait honte).
Ce groupe était grand, fier, inventif, acerbe mais trop modeste pour attirer l’attention des faiseurs de trajectoire. Produit sur la fin par un Ian Caple qui allait bientôt exploser aux côtés des Tindersticks, Tricky et autres Bashung mais ne maîtrisait pas encore très bien sa table... Petit aparté : je vois que ce connard a aussi bossé avec Simple Minds, trop la lose, fait partie de l’écurie KPM, trop la classe et pas mal bossé avec des seconds couteaux français.
Que manquait-il, dirait Jacques ? Rien, sauf un peu d’intérêt et un peu de normalité. Etre un enfant bâtard de The Fall et des Kinks (« I’m not like everyboy else » - toujours le même soucis, repris par le groupe d’ailleurs tout comme « Pushing too hard » des Seeds) ne prédispose pas au succès.
Restent de grandes chansons (« The Anti-Midas Touch » bien sûr mais aussi « Blown Away » pour n’en citer que deux) et une emprunte indélébile pour les amateurs de rock sincère, à vif et personnel. Tant pis. Voyons la suite…
Skyscrapers, extrait de Blown Away (1989) par Wolfhounds
CHAPITRE 2 : MOONSHAKE, CAN I join you band ?
Assez chagrin après l’annonce de la séparation, quelle ne fut pas notre joie d’apprendre que David Callahan se lançait dans un nouveau projet.
En 1991 (année bizarre, mais grosse année : « Loveless » entre autres) paraît un EP 4 titres cartonné au design spiralé chez Creation.
Déjà, l’association d’un des chanteurs les plus passionnants du Royaume avec le label magicien d’origine écossaise, farci de boute en trains pochetronnés au single malt et gavés d’ecstasy à l’époque, avait belle allure. De plus, le nouveau nom de code est MOONSHAKE, titre / nom à priori volontairement pioché dans la discographie labyrinthique des teutons magnifiques de CAN (« Future Days » - 1973) dont l’influence sur les nouvelles orientations n’est pas négligeable. On apprend également que Callahan s’est adjoint les services d’une jeune femme transfuge d’Ultra Vivid Scene, le combo à géométrie variable – c’est comme ça qu’on dit – du ricain Kurt Ralske (une sorte de mélange siamois rachitique des frères Reid) qui avait alors assez bonne presse dans le coin.
On découvre qu’à l’ombre de MBV, ce nouveau groupe adore faire hurler les guitares et tapisser ses compositions de female vocals vaporeux mais que la petite teigne n’est pas en reste et continue à déverser sa bile mais sur des rythmes orientaux. Un EP impec, hypnotique et traversé de transes qui est pourtant resté sans suite du côté d’Alan Mc Gee (et va savoir pourquoi !).
C’est donc TOO PURE, un des plus aventureux magasin de sons des 90’s qui assure la continuité. Et attention les yeux ! « Second-hand Clothes », l’année suivante déchire tout, tous et plus encore. Du dub en pagaille, des distos à moi la peur et la conjugaison des chants des deux leaders (car Margaret Fiedler compose et écrit) : face velours, pile coup de poing dans ta gueule. Un des meilleurs EP depuis que l’univers existe.
La facilité n’étant visiblement par le fort de DLC, ce titre meurtrier (non, je ne suis pas avare de qualificatifs cliché) n’apparaît pas sur le premier album « Eva Luna » (1992). 10 titres de pure déglingue, déconstruits, fébriles, nerveux, raides comme des glands léchés et parsemés de samples foutraques répondant à des guitares plus mordantes que jamais (des sortes de chiens-loups gavés de speed quand les Wolfhounds se contentaient parfois de shoots de café). Et surtout ! Une section rythmique – oui, ça aussi c’est un terme usuel – inouïe de souplesse, puissance, groove, richesse, à faire passer Sly & Robbie pour des membres des Field Mice.
L’auteur de ces lignes a du écouter 8000 fois « City Poison » et s’infuser le disque complet plus souvent qu’à son tour. Du génie, de la nouveauté, de la vitesse, de la hargne : oh putain le grand disque !
Et on enchaîne (my heart, si tu veux Joe) : « Big Good Angel » en 1993 est ce que l’on appelle dans le jargon un mini-album. Parce qu’il n’a que 6 titres et que leurs durées additionnées ne dépassent pas les 35 minutes. C’est comme ça, c’était aussi le cas de « Blown Away » des Wolfhounds et pensez que même ce gros comique de Kevin Shields prétend que les deux 4 titres ayant précédé « Loveless » sont à considérer comme des albums. Moi, je m’en tape un peu, pas dérangé de parler d’albums, de mini-albums, de EP et de singles. J’ai été éduqué comme ça.
Sinon, niveau contenu, on assiste à 2 x 3 (Callahan / Fiedler) chansons qui partent un chouïa moins dans tous les sens tout en étant truffées d’improbables collages, garnies de saturations pas contentes et soutenues par les coups de baguettes de Mig-le-missile et la basse ultra deep de John Frenett. C’est une merveille, évidemment et même le fait que les chants soient alternés ne nuit pas à l’homogénéité de l’ensemble. Une bonne grosse bombe atomique ce sceud !
Et là… c’est le drame. Séparation du tandem. Guy Fixsen ayant joué les ingés sons / coproducteurs (après s’être éreinté avec MBV) de Moonshake, a trouvé le moyen de séduire la Margaret et lui inspirer des élans d’ailleurs. Ce sera Laïka et (au moins) 4 albums excellents bien que parfois un peu mous du genou voire plats.
Oh ! C’est pas ça qui va arrêter notre Mark-E-Smith sudiste non ? La garce ayant chipé au passage le bassiste, on réorganise tout, on appelle les copines (PJ Harvey et une partie de la chorale Stereolab), on jette les guitares (dommage ? Pas sûr…), on fait venir en studio les potes de beuverie qui jouent des cuivres et en avant pour « The Sound Your Eyes Can Follow » dès l’année suivante.
La presse salue, un peu trop poliment et bien entendu, rien sur ce disque gargantuesque ne peut prétendre à chatouiller l’orteil des charts. Et on s’en fout. Même plus envie de partager ce trésor à une époque où Tricky commence à corroborer les arguments de notre héros par des disques hermétiques et noirs comme sa gueule et où les métissages vont bon train. On parle alors de Trip-hop, de Jungle. Dans cet album, jeune, tu peux trouver de la drum&bass et des plans jazz, certes. Mais comme tu t’y attends si tu as tout bien lu jusqu’à maintenant et que tu n’es pas trop demeuré, hors de question de coller à une quelconque mode, à tel ou tel genre.
Dans la famille OVNI, je voudrai le neveu ! Tu l’as gamin ! « TSYECF » est encore un monstre, une forêt vénéneuse, une île où l’on canne d’un coup de machette sur le crâne après avoir tiré la blondasse en marge du barbecue des boutonneux. C’est gore, ça saigne, ça pue mais putain que c’est bon !
Helping Hands, extrait de Big Good Angel (1993) par Moonshake
CHAPITRE 3 : Retour sur terre
Un léger trou dans l’espace-temps et nous voici en 1996. « Dirty & Divine » - assorti d’un maxi – sera la conclusion de l’aventure MOONSHAKE et l’occasion de voir pour la première fois la bête en concert.
A Marseille, dans les quartiers nord, devant un public clairsemé, David Callahan donne tout. En trio, batterie, machines, saxo, chant ; une hallucination, une décharge de violence rentrée ne demandant qu’à sortir, un set parfait que trop peu de personnes auront hélas put voir. Une honte ! Les deux derniers albums visités, surtout le dernier où des effluves orientaux tutoient de sévères montées de bile.
Pendant ce temps, au vélodrome, des gens hurlaient…
The Surplus est le dernier projet connu de DLC, avec une femme, deux titres très bons étaient il y a quelques années téléchargeables. Il semble avoir réalisé divers projets multimédia – si j’ai bien tout compris, pas sûr – avant de se taire puis de reformer les Wolfhounds pour quelques concerts.
Dur ! Dur d’être à ce point doué, inventif, sincère et de ne récolter qu’indifférence. Donnez-moi trois sous et je te me réédite tout ça en deux coups de cuillère à pot, sur les chapeaux de roue. P’t’êt’ que les japs ou quelques pubères en mal de sensations fortes et de pépites planquées aimeront.
Quel putain de scandale !! Tu vois, autant j’adore la pop, les mélodies soignées et les arrangements lush, autant j’aime le bon shoegazing et le rock psychédélique 60’s, 80’s, 90’s, 00’s, autant un bon parolier peut parfois me faire kiffer, autant je remercie Julian Cope (prochain dossier ?) pour m’avoir fait découvrir le rock allemand, autant entre 89 et 97 je dois reconnaître ne rien avoir entendu de pareil, si fort, si vrai, si cru, si dingue, si parfait. Pas possib’ ! Je peux pas être le seul !
Professeur Relou
DISCOGRAPHIES :
Effacées dans une chierie de fausse manip. Cliquez les enfants : www.thewolfhounds.com !