This Is Not A Love Song 2015 "Day 1"

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Vendredi 29/05 - Jour 1

Sur l’A9, à hauteur de l’oppidum d’Ambrussum, l’air se charge d’effluves printaniers évoquant furieusement les aliments pour chien. Décidément, ça doit être assez pénible d’habiter dans le périmètre de l’usine Royal Canin.

Mais le top du pénible, pour l’heure, c’est de réaliser qu’il est 18h40, que Kevin Morby ouvre à cet instant la troisième édition de This Is Not A Love Song, et qu’à vue de nez, je n’en grappillerai au mieux que quelques miettes. « Thank you, good bye » ; ce genre là. Sans compter la demie heure de bouchon au péage de la sortie n°24, et la queue règlementaire pour l’obtention du pass. Bon, allez, on ne va pas commencer à râler, c’est cool, c’est TINALS, et t’avais qu’à te démerder pour partir plus tôt, s’pèce de baltringue.

19h15  : le franchissement de la ligne d’arrivée déclenche le programme « essorage » sur la scène extérieure. C’est Fucked Up qui vocifère son message de bienvenue.

On se réfugie fissa dans les soutes du cargo Paloma, espérant toujours attaquer la soirée avec quelques minutes ultimes en compagnie du blondin new yorkais. Enfer ! Kevin s’est transformé en une horde de fils de Craô emmenés par le Killer Bob de Twin Peaks. Ah bah non, tiens, c’est Michael Gira et ses Swans. Evidemment, tout le monde (sauf moi) le savait depuis cet après-midi : line-up modifié, permutation, pression, décompression... Deux bonnes nouvelles, du coup : 1) pas raté Morby ; 2) Swans réclamant ses deux heures de set, ça laisse de la marge pour vérifier que la gifle reçue quatre ans plus tôt à Barcelone picote encore un peu la joue.

Mes mains ont la parole

Et la réponse est oui, même si l’effet de sidération est forcément moindre. Gira est toujours aussi flippant. Enfin, disons qu’avec ses compagnons du devoir bruitistes, en formation ultra serrée, il a choisi de dépeindre une certaine facette du monde, sans complaisance et sans le moindre recours aux codes et artifices d’usage. La mélodie et l’harmonie étant des leurres petit-bourgeois, va donc pour l’atonalité, le gros décibel sériel, l’arythmie, les psalmodies monocordes plus ou moins articulées, la violence lente, hypnotique, le bourdon obsessionnel, la synesthésie apocalyptique. Evidemment, ça secoue, ça pique, c’est inconfortable, assourdissant, vertigineux, mais captivant, aussi, et entre deux nuages métalliques, on aperçoit tout en bas des formes fugaces qui rappellent parfois Steve Reich, ou le Velvet, ou des rituels primitifs. D’ailleurs, seule l’électricité, grande prêtresse, ancre la musique de Swans dans son époque. Pour le reste, celle-ci semble hors d’âge et strictement fonctionnelle : imiter le tonnerre, effrayer les fauves, appeler la pluie (à Barcelone, ça avait fonctionné) ou créer une vibration collective, voire universelle. Insurrectionnelle, aussi, si vous voulez. Tout ça pourrait facilement virer à la séance casse bonbons pour peu qu’on y greffe un peu de pose, de prêche, ou une intention esthétique un poil ostentatoire ; là, non. C’est fait avec une sobriété et un naturel confondants. Le gourou Gira magnétise tranquillou, sans prosélytisme, et quand il s’agit de mener sa troupe, il se mue en sound painter super investi, moulinant des bras comme pour sculpter les vagues soniques qu’il entend à l’intérieur de lui. Pedal steel guitares, gongs, violoncelle (os de mammouth ?) dessinent des paysages au papier de verre et se fondent en un magma indistinct à la puissance assez phénoménale. Il y a dans ce chaos nihiliste, un je ne sais quoi de touchant, de désespéré, et de bigrement humain. Si, si. Nous dirons donc que Swans aura placé la barre… pas spécialement haut, non, mais tellement à côté, tellement de traviole, tellement pas dans l’axe, que tout ce qui suivra manquera fatalement de moutarde.

Dan déconne

Il faut atterrir, néanmoins. Ought est LE truc à voir, celui qui affole tous les compteurs. Et que je ne verrai pas, parce que le Club semble déjà renouer avec ses vieilles habitudes so 2013 : engorgement, inaccessibilité, interminable file d’attente. Trop tôt pour ça. D’autant que la profession de foi hédoniste de Dan Deac on a convaincu le soleil de ne pas se coucher tout de suite. On glisse donc dans la dimension « total entertainement » (TINALS, terre de contrastes) avec un Danny ne se soucie pas de ressembler à un DJ ou à un hipster (espèce en voie de disparition, d’ailleurs, vous avez remarqué ?) Danny veut juste bouger ton corps. Et Danny sait transformer un public de début de soirée en chaudron bouillant, avec une sauce à base de contests de dirty dancing, de beats tribaux, d’envolées psyché perchées, chourées à Animal Collective, et de machines élastiques dont il semble faire à peu près ce qu’il veut. A moins d’être gros fan, natural born dancer, party freak ou pas encore concerné par la presbytie, tout ça s’avère juste parfait pour accompagner l’apéro et le rayon vert. En attendant la suite. Pas d’attente démesurée concernant la sensation Shamir, mais une certaine curiosité, comme tout le monde. Shamir, donc ; buzz pitchforkien et énième trait d’union entre la « culture indé » (putain, mais c’est quoi, au juste ?) et cette pop mainstream à la fois honnie mais tellement transgressive… On va donc s’encanailler devant une scène un peu surdimensionnée pour ce frêle enfant aux manières de fille, minaudant sous sa choucroute de dreads. Pour ineffable qu’il soit, on peut quand même avancer que « l’esprit indé » se caractérise, notamment, par ce besoin impérieux de glorification des freaks. On se souvient encore de cette foule abasourdie et larmoyante après la (belle) prestation de Daniel Johnston, lors de la première édition de TINALS. Mais revenons plutôt à Shamir. On cherche en vain l’improbable Barry White en charge des chœurs, avant de comprendre qu’il s’agit là de l’œuvre d’une soul sister au déhanché règlementaire, appuyant sur un bouton pour quelques giclées de testostérone synthétique. Chez Shamir, les chœurs aussi sont transgenre, comme pour surligner l’aspect global queer de l’entreprise. La partie instrumentale est confiée à une claviériste plénipotentiaire et à un soul drummer inflexible. C’est frais, non ? Moui. La voix et la prestance du gamin en short impressionnent, mais les audaces sonores perçues vite fait sur disque semblent avoir été sacrifiées sur l’autel de l’efficacité scénique. Tout roule, mais l’ennui guette. On reviendra voir un peu plus tard ou en sont les choses, mais pour l’heure, on tente autre chose.

De Mikal Cronin, on sait peu de choses, excepté l’enthousiasme que son disque a suscité chez certains prescripteurs de la presse spécialisée, à priori dignes de confiance. A ce propos, on croit avoir reconnu dans la foule tinalsienne le grand échalas à lunettes carrées qui s’affiche régulièrement dans les pages de son magazine avec une guitare en plastique fichée dans la poche arrière du Levi’s. Vincent « Magic » Théval est à Nîmes, ladies & gentlemen. Pas vu Bernard Lenoir, en revanche… Le club est toujours inaccessible, c’est donc depuis le sas que l’on attrape au vol quelques titres du bassiste de Ty Segall, passé à la douze cordes électrique pour ses compos perso. Rock psyché carillonnant, mélodies jolies zébrées d’embardées vaguement hard rock. Le temps et les conditions d’écoute n’autorisent pas d’analyse plus fine, mais donnent bien envie d’y jeter une autre oreille, au calme.

De toutes façons, c’est fini, et le prochain occupant du Club étant Kevin Morby, la prudence me dicte de ne pas aller batifoler trop loin. Une rasade supplémentaire de Shamir permet de constater que le soundpainting semble avoir contaminé jusqu’à son r’n b déviant. La gestuelle n’est certes pas tout à fait la même que chez Michael Gira, mais on rêve secrètement de les voir côte à côte, chacun dirigeant le groupe de l’autre… un rapide passage par le patio et il sera temps de s’installer près de la scène du Club. Mots pressés, mots sensés, mots qui disent la vérité Kevin Morby déboule en trio, façon John Wesley Harding. Guitare folk sous le menton, flanqué d’un batteur lunaire et d’une guitariste lycéenne à l’austérité toute mormone. Meg, elle s’appelle, et face à son air hautain de lama des Andes, je me trouve bien inspiré d’avoir légèrement débroussaillé ma barbe de Capitaine Haddock. On ne sait jamais. Sourcils levés bien haut et commissures des lèvres aussi bas que possible, Meg déroule avec application et maestria arpèges délicats et soli de strat’ bluesy réverbérés tandis qu’un freewheeling Kevin Morby – guère plus communicatif - nous téléporte dans l’east village des sixties naissantes. Ça sent le Sunday morning et les fire escapes, les trottoirs cabossés de Williamsburg et les matins d’hiver, collé à la vitre d’un dinner. C’est beau comme tout, à vrai dire, parfaitement senti et interprété. Après trois ou quatre titres de ce tonneau, inconnus des plus érudits, Meg attrape sa basse Vox et Kevin passe à l’électricité, tel un Robert Zimmerman en goguette à Newport, pour alterner les titres de ses deux albums. Voix traînante et diction pressée ; les analogies avec les dieux de la mythologie new yorkaise (Reed et Dylan, donc) ne sont pas totalement injustifiées, mais n’altèrent pas pour autant une très authentique personnalité. L’écriture est bluffante, les chansons, très bonnes, et l’interprétation ne dépareille pas.

Côté projections liquides, il y avait finalement moins à craindre d’éventuels crachats de Meg (Lama toujours faire ça quand lama pas content, señor) que des gouttes de sueur que le chanteur au visage poupin évacue à intervalles réguliers de sa mèche frisée - mouvements de tête nerveux et pas chassés tout pareils -, le vrai danger émanant plutôt d’un gang de groupies relou qui balancent haut et en rythme leurs gobelets de bière. Et même si les Hou Hoouuuu Hou Hou sauvages de The Ballad of Arlo Jones manqueront toujours à l’appel, le concert me laisse un sentiment de plénitude quasi extatique et absolument délicieux. Du grand art, ouais. Pendant ce temps, au dehors, Thurston Moore marquait - plus ou moins - les esprits des anciens de l’adolescence, hypnotisés par le fantôme de Sonic Youth. Mais puisqu’on a eu droit l’an dernier à l’impeccable Lee Ranaldo, tout porte à croire qu’on aura l’occasion de se rattraper l’année prochaine avec Kim Gordon. Non ?

Batteur magazine

Puisqu’on est dans le registre nostalgique, on fait une pause chez Gaz Coombes qui se produit dans la grande salle devant un public pour le moins clairsemé. Pas méga fan de Supergrass et n’ayant pas écouté l’album solo du zébulon oxfordien à rouflaquettes, je débarque un peu vierge de tout espoir et me laisse d’autant plus happer par l’énergie du bonhomme et de son impressionnant gang de glam rockers. Le dispositif scénique intrigue : guitariste et bassiste occupant le fond de scène, comme dans un TV show seventies. Et puis ce phénoménal batteur, profil aquilin et frappe diabolique, déjà vu, mais où ? Ah ben oui : chez Radiohead, pardi. Clive Deamer, porte flingue-baguettes chez Portishead ainsi que sur la dernière tournée doublement percussive des rois des arènes. Et donc évidemment, quand on a un gars de cette envergure dans son groupe, on se repose bien sur lui, quitte à lui faire faire n’importe quoi, ce dont ne se prive pas le gars Gaz. Ce qui donne lieu à un final assez réjouissant, il faut dire. Sinon, les chansons ont l’air vraiment bien, en fait, et on est un peu désolé, du coup, que la salle soit aussi peu pleine, surtout qu’à postériori, on l’a vue blindée pour des trucs qui le méritaient franchement moins. Bon. Les aléas de la programmation, du buzz et de tas d’autres paramètres demeureront mystérieux, année après année, soyons en sûr.

Little Odessa (Dan déconne, bis)

La foule est pour l’heure happée dehors par Caribou. Je n’ai pas bien compris pourquoi et comment le groupe de Dan Snaith était passé du statut de référence incontournable, objet de pâmoison ultime, à celui de groupe qu‘il est de bon ton de détester. Enfin, si, il y a bien une explication, et c’est toujours la même : le succès populaire. Populaire, tout est relatif, bien sûr. Mais dès que ce genre de groupe commence à faire parler de lui au delà des frontières présumées de « l’indie world » (finirait-on finalement par le cerner, ce fameux « esprit » ?), ça devient invariablement de la merde pour qui prétend s’accrocher aux branches de la hype. On le vérifiera dès le lendemain avec Divine Comedy et le surlendemain avec Interpol. Peu importe. Caribou, donc, livre un show léché, dansant (la moindre des choses), visuellement irréprochable, techniquement pareil. Froid ? Ben oui, mais pas davantage qu’il y a deux ou quatre ans, à mon sens. Bee Gees, entend-on ça et là, balancé comme un glaviot… bigre ! Irait-on reprocher la même chose à Foxygen ? Toujours est-il qu’après l’impavide frisé de chez Morby et le grand chauve de chez Coombes, le chevelu de chez Caribou assoit en ce vendredi le règne des batteurs de compétition qui font des éclairs. Ça ne suffit sans doute pas à rendre le truc passionnant, mais quand on y réfléchit bien, il en a toujours été ainsi. Notons au passage que le show de Caribou vu à travers le feuillage d’un olivier (il est bien cool, cet arbre à gauche de la scène) prend une dimension presque bucolique.

We are the robots

Mais dites moi, ne serait-il pas l’heure du truc qui réveille les morts ? Qui déboîte tout ? On dirait bien. Dans ce rôle, Ty Segall avait fait l’unanimité l’an dernier. Enfin presque. Place à Thee Oh Sees. Auréolé d’une réputation scénique des plus scintillantes, le groupe de John Dwyer tient largement ses promesses. « C’est cool de jouer dans le même festival que Swans », balance le Californien. Il balance aussi des tas d’autres trucs, extrêmement bruyants, précis, rugueux. Et ce qui me frappe au milieu de cette tornade acide, c’est le travail dément qu’a dû nécessiter le montage de cette folle entreprise, le duo de batteurs mimétiques en étant l’exemple le plus évident, le plus stupéfiant. Combien de temps ces deux là ont il passé à cogner face à face pour réussir à ce point à synchroniser leur frappe, leurs roulements et jusqu’au moindre de leurs gestes de headbangers furieux ? Dingo... Mais Thee Oh Sees ne saurait se résumer à une performance, aussi impressionnante soit elle.

Le garage rock ultra abrasif du quatuor n’est au fond qu’une enveloppe pour des chansons qui conserveraient probablement tout leur éclat et leur pertinence jouées sur une guitare du même bois que celui dont on fait les feux de camp scouts (même si le plexiglas, c’est sympa aussi). Voilà en tout cas qui donne envie d’aller fouiner un peu dans la discographie pléthorique du tatoué au marcel rayé, notamment du côté de ses travaux de folk expérimental. On se fait un nœud au mouchoir, et après une bonne dose de vraaaooouuuuum, on amorce la pente douce de la sortie en passant par le club. Public Service Broadcasting est passé de duo à trio depuis leur concert au Rockstore à l’automne dernier. Les nœuds pap’ sont toujours en place, la raie sur le côté et les lunettes en écaille n’ont pas bougé, le speaker est toujours dans la boîte et la démarche, toujours aussi originale et maîtrisée, mais la fatigue gagne et les oreilles bourdonnent encore. Reste à espérer que les deux jours suivants présenteront les mêmes reliefs escarpés que cette enthousiasmante entée en matière…


Le 9 juin 2015, par Manu

This Is Not A Love Song 2015

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