This is not a love song 2016 "Day 1"


Dans une des nombreuses files d’attente qui en ce premier jour, ont donné à Paloma l’allure d’une rue commerçante moscovite sous Brejnev, on tue le temps. Des inconnus échangent leurs impressions de voyage. Thaïlande : trop touristique ; Vietnam et Cambodge : pas aussi cool qu’on le dit. L’un des routards s’étonne ; un ami lui a pourtant dit tout le contraire… Soudain me saute à la gueule toute la vanité de mon entreprise. Porté par un élan enthousiaste, j’étais décidé à engranger (et même retenir) toutes les anecdotes nécessaires à la rédaction de ce traditionnel report de This Is Not A Love Song, quatrième du nom. Et me voilà rattrapé par l’évidence, soucieux d’afficher cet avertissement préliminaire : vous n’aurez ici qu’un unique point de vue, le mien, ni meilleur ni pire, a priori, que celui de n’importe lequel des 15 000 autres festivaliers, et potentiellement à mille lieues de leur ressenti ou du votre, à supposer que l’on pût assister aux mêmes concerts. L’objectivité est un gadget à proscrire dans ce contexte, au même titre que les bouteilles de vodka, les appareils photo pro et les ceintures d’explosifs. Pardon pour cette dégoûtante évocation. Ce n’est ni le lieu, ni le moment. Ne sommes-nous pas ici pour échapper un temps à tous ces trucs toxiques tels que la loi travail, la gueule de Macron et celle du petit chef qui ne manquera pas de vous pourrir votre lundi matin ? En 2015, il m’avait semblé noter comme un fléchissement dans l’ambiance festive, bon enfant, décontractée, que les organisateurs s’emploient pourtant à distiller (avec dans l’ensemble, un indéniable succès) tout au long du festival. Hommes et femmes-sandwich de bonne volonté continuaient de proclamer avec entrain : « Je suis Yo La Tengo, », « Je suis Black Flag » ou « Je suis Slint ». Mais quand-même, coup de mou notable. Ou alors c’était moi. Cette année, curieusement (ou pas), aucun stigmate de cette fameuse « génération Bataclan » dans laquelle on a cherché à circonscrire les accros à la chose amplifiée, indépendamment de l’âge de leurs artères. À moins que ces couronnes fleuries, cet hédonisme ostentatoire, ces sourires extasiés ne révèlent enfin tout leur sens, par contraste avec la sombritude accrue des temps. Une vision bien baba cool, pas vrai ? Nevermind. Chacun s’arrange comme il peut avec l’angle d’ouverture de ses volets de perception, et son désir d’enfoncer des portes ouvertes. Je vais essayer de réfréner le mien.

CRAWLING KING SNAKE

Pour le quidam qui très tôt s’est jeté sur le pass 3 jours « early bird » (hé oui, on peut se coller régulièrement et des compte-rendu de concerts pour lesquels on a PAYÉ son billet… la lose, hein ?), TINALS, c’est d’abord un gros point d’interrogation, jusqu’à l’annonce des premiers noms. Cette année, elle a provoqué force moues dubitatives, avant que chacun se ressaisisse : TINALS ne pourra jamais afficher un line up aussi exorbitant que celui du grand frère Primavera (les deux programmations sont révélées peu ou prou au même moment) et ce n’est pas une raison pour faire la gueule en découvrant les noms de Dinosaur Jr, Tortoise, Lush, Air, Metz ou Shellac, avouez. De fait, la perspective de TINALS fait tranquillement office de gué pour la traversée des mois en « R ». Et même si, le moment venu, ça râle un peu dans les anneaux, impatients de se faufiler dans l’enceinte, le long serpent musicophage et tatoué cache difficilement sa joie de ramper à nouveau sur la plate-forme bétonnée où niche Paloma.

Jour 1 : DESTROYER / KAMASI WASHINGTON / YAK / DECLAN McKENNA / FOALS / PROTOMARTYR / BATTLES

Pas de miracle. Trop tard pour grappiller la moindre note de Ty Segall et Car Seat Headrest, dont les sets ont dû débuter alors qu’on embouteillait le péage à la sortie de l’autoroute. Et prendre fin quand on faisait encore la queue à l’entrée. Mais il est encore temps d’apercevoir Destroyer, un des plus puissants aimants de cette édition 2016, en ce qui me concerne. Peut-être aurais-je dû dès le départ m’approcher davantage, la faible densité du public de la grande salle le permettait alors ; peut-être ne fallait-il pas bloquer sur l’allure « Comptoir des Cotonniers » de Daniel Bejar, cette chemise de lin blanc dont un camarade de la PQR vous a déjà parlé ; sur ce pied de micro utilisé comme une canne, ou encore sur cette posture agenouillée, entre autisme et ferveur dévotionnelle. Les chansons élégantes du Canadien sont pourtant remarquablement portées par un gang touffu aux faux airs de E Street Band (les barrissements extatiques du sax, sans doute). Mais Dan n’est pas le tout-puissant Bruce. Et si les chansons pleines de souffle et parfois de fureur de son récent Poison Season nous ont bien réchauffé tout l’hiver, leur transposition à la scène offre un contraste un peu gênant : celui d’un groupe à l’énergie tonitruante entourant un leader dont la sobriété confine à l’effacement, et dont on se demande à quel moment il ira se planquer derrière le batteur. Puisqu’on parle de sobriété, la mienne n’a que trop duré. L’attente, ça déshydrate. D’ailleurs, c’est peut-être ce qui me rend si moyennement perméable à ces premiers instants de festival. Sauf qu’avant d’espérer pouvoir ingurgiter la première gorgée de bière, il faut en passer à nouveau par ces déplaisirs majuscules que sont les files d’attente : banque cashless pour se procurer la carte de crédit made in TINALS, puis longue file des assoiffés de la première heure au bar. L’écran installé dans le patio nous confirme que le feu tarde à prendre dans la grande salle attenante. Le torride Kaputt, mini hit tout en langueurs soft rock, n’y changera rien. Tout ce qu’on en retiendra, après avoir réintégré la salle pour le dernier morceau, c’est que le lin, ça froisse. Et que si la dialectique peut casser des briques, Destroyer ne détruit en l’espèce que ma folle espérance. Bad timing, sans doute. Dommage.

POUR CEUX QUI AIMENT LE JAZZ

Dehors, le « thank you, good night » des Mistery Lights, attrapé de justesse, fait ressurgir les riches heures de Primavera. Quand ça veut pas… Repli direction Club, pour tuer le temps en attendant Explosions in The Sky. La scène y est présentement squattée par Kamasi Washington, dont je ne sais guère que ce que m’en ont dit ceux qui ont potassé le programme : « c’est un truc un peu jazz ». Au vu du bilan pour le moins contrasté de ces deux premières heures (hééé, ça file, hein ?) la foule compacte faisant le pied de grue à l’entrée aurait pu me dissuader, mais non. Il faut croire que mes cellules gardent la trace des belles surprises que réserve souvent la programmation de cette petite salle. Et puis je suis curieux de découvrir quel genre de jazz peut séduire les programmateurs d’un festival si résolument « indé ». Ah oui, et autre chose : poireauter quinze à vingt minutes à l’entrée d’une salle fait vite émerger le sentiment de n’être qu’un corps prêt à remplacer un autre corps dans un espace à la contenance limitée. Ça fait réfléchir. Un corps pensant, donc, qui se dit que patienter vingt minutes pour finalement renoncer, c’est complètement con. Fatalement finit par arriver ton tour, et là, tu découvres Kamasi Washington. On ne parlera pas de grosse claque instantanée. Le fait est que j’ai passé la journée avec du jazz dans les oreilles. Pour des raisons professionnelles, disons. Ce qui ne fait pas de moi un spécialiste de l’affaire, tant s’en faut. N’empêche : ma première impression, c’est que la journée de taf s’étire au-delà du raisonnable. Ensuite s’impose la vision centrale de ce souffleur expressif, à la silhouette massive drapée dans un boubou, et surmonté d’une afro désordonnée (tout comme la liane qui se tortille à sa droite, et dont on devine qu’elle est parfois chanteuse) Ce qui frappe, c’est le cas de le dire, c’est la présence de ces deux batteurs appliqués à gonfler le beat plutôt qu’à le démultiplier en de complexes polyrythmies. S’il fallait absolument établir un parallèle avec quelques blancs-becs adeptes du doublement percussif, on pourrait penser aux furieux Thee Oh-Sees (très impressionnants ici-même en 2015) plutôt qu’à Radiohead (à propos de qui je ne crois pas avoir quoi que ce soit à ajouter, ce serait abuser, franchement). Quoi d’autre ? Un contrebassiste placide sous son béret de para, un tromboniste époustouflant (croisé un peu plus tôt dans le patio et pris pour un mec de la sécu, quelle andouille…), un type aux Moog, (plus Herbie que Thelonious, donc), et le renfort de papa Washington himself au soprano. L’ensemble évoque tout à la fois les grandes heures du jazz libertaire et africaniste de la charnière 60-70 ( Art Ensemble of Chicago, Pharoah Sanders, Sun Ra) et leurs rejetons hippies (Sly & the Family Stone et consorts). Mais sans visée revivaliste, sans nostalgie, et surtout, sans que cela sonne autrement que comme un (bon) groupe du XXIe siècle. L’équipage et le spectacle se révèlent en tout cas très vite passionnants et d’une coolitude insolente. Kamasi et sa copine ont l’air gentiment perché (on la voit constamment absorbée dans une sorte de transe mystique, mains jointes vers les cintres, comme pour louer son dieu d’avoir créé la weed), le groove est implacable, et si les puissants chorus du leader n’ont pas la sauvagerie éruptive d’un Ayler ni l’élégance écorchée d’un Coltrane, ils dessinent des arabesques sexy qui ont probablement appris à quelques spectateurs qu’ils aimaient le jazz sans le savoir. Vient l’annonce d’une reprise de son « favorite composer », Cloud Di-Beu-See. Ce sera « Clare da loown », et on serait prêt à parier vingt francs que le compositeur de Pelléas et Mélisande s’en est trémoussé de plaisir six pieds sous terre. Pour ce qui est du public, en tout cas, l’affaire est dans le sac. Le tromboniste se lance dans un solo furieusement psyché, démultiplié par un octaver, et bing, voilà les trompettes de Jéricho ; l’homme aux claviers enfile son moog en bandoulière pour des salves de bleeps dégoulinants, et personne, apparemment, ne songe à quitter les lieux avant la dernière note. Je réaliserai plus tard que Washington est bien le « futur du jazz / copain de Kendrick Lamar » croisé il y a quelques mois dans un papier dithyrambique du NY Times. Mais tu as raison, on s’en fout un peu.

HOMEWORK

Tout comme des explosions dans le ciel, finalement, que je renonce à aller retrouver pour leur dernier quart d’heure de set, conforté par le verdict d’une connaissance : « Le post-rock, quand c’est chiant, c’est très chiant ». Amen. Il est temps de se rafraîchir, et de baguenauder sans but précis en attendant Foals. Yak sera donc mon premier « groupe à guitares » de cette édition, placée jusqu’à présent sous le signe du saxophone. Là encore, je ne sais rien d’eux. Pas même leur nom, que je découvre inscrit sur la grosse caisse en m’approchant du trio après un ou deux titres. Je ne jurerais pas que leur garage grunge exécuté sur le mode total branleur me marque au fer rouge. Mais c’est très plaisant en tout cas. Le chanteur guitariste aux faux airs de Thurston Moore jeune surjoue un peu la défoncitude. Personne ne lui en tient rigueur ; c’est de son âge, et les filles le trouvent trop craquant. À quoi ça tient, le rock, hein ? Et vous ne trouverez personne pour lui reprocher sa chemise blanche. Le bassiste semble décidé à amortir à fond sa pédale fuzz. C’est un peu décousu, mais maîtrisé (en tout cas, ça retombe sur ses pattes avec agilité à défaut de grâce), frais, agréable, mais pas franchement mémorable.

Bon, bon. C’est pas qu’on s’ennuie, mais le nom de Declan McKenna est nimbé d’une auréole de buzz qui attise suffisamment la curiosité pour retourner traîner côté Club. On comprend assez vite à quoi tient (principalement) le buzz : à l’allure juvénile du garçon à mèche. Pas qu’une allure d’ailleurs, car, on l’a vérifié un peu plus tard, le musicien n’est juste pas majeur. Et ceux qui l’entourent ne le sont probablement pas depuis des lustres. Le gamin aligne fièrement sa collec’ de singles, piétinant sans inhibition la frontière indé-mainstream, tandis que la guitariste, dont on imagine la chambre tapissée de posters de Johnny Marr, déroule un jeu fluide et scolaire. Je me suis juré cette année de ne pas en faire encore des caisses sur l’âge du capitaine et la vétusté de ses instruments de navigation. Tout ce qui me vient, pourtant, c’est que je ne me sens pas le moins du monde concerné par ce truc, et que précocité n’est pas forcément synonyme de génie. Je prends congé de cette troupe de petits singes savants en me traitant de vieux con, très désinhibé, moi aussi.

À FOND LA FORME

Pile-poil à l’heure, du coup, pour voir débouler Foals sur la grande scène extérieure. Le groupe passe pour une valeur sûre de la décennie écoulée, dans le registre pop indé. Parfois comparé à Radiohead, que je me remets à peine d’avoir raté la semaine précédente à Lyon. N’ayant jamais vraiment écouté Foals, c’est peut-être là, me dis-je, l’occasion d’une tardive révélation. Je déchante très très vite. Le show commence plein d’emphase boursoufflée, et rien n’indique que la tendance va s’inverser. L’énergie est contrefaite, les gimmicks éculés comme il faut, les refrains putassiers au possible. Les types jouent à la perfection une musique dont on ne voit pas trop à quoi elle peut servir, sinon à ambiancer les clubs de fitness, quand ça vire disco. Ça doit fonctionner aussi comme papier-peint sonore pour des pubs de bagnoles. Le spectacle lui-même est assez dérangeant, avec ce hobbit bodybuildé moulé dans son tee, agitant haut ses biceps dans le crépuscule gardois, invitant la foule à frapper frénétiquement dans ses mains dès le premier titre. Les mouvements les plus gracieux au milieu de ce grossier déballage (hormis les élans fougueux d’un charmant couple de très jeunes gays) restent ceux de la louma survolant le public. Je m’y laisse absorber un temps, avant de battre en retraite, littéralement épouvanté. Foals constitue probablement la pierre d’achoppement d’où peut se lire le principal clivage au sein du public festivalier : d’un côté les music snobs qu’on peut facilement confondre avec des haters soucieux de n’aimer (du bout des lèvres) que ce que les autres ne connaissent pas. Et de l’autre, des gens qui aiment bien quand la batterie est surmixée et la mélodie, facile à retenir, parce que ce qui compte, c’est de danser pour oublier les soucis. Pourquoi pas… Au milieu, des gens bêtement attachés à trouver ici ou là une expression un poil authentique, une sensibilité pas trop dévoyée, un truc un peu spécial qui, si possible, vous terrasse ou vous élève. Ce positionnement intermédiaire ne garantit évidemment pas que des moments d’extase, mais tant pis.

LES QUATRE DE LA CITÉ DU MOTEUR

Protomartyr fait du bien, juste après Foals. Leurs manières un peu branques et mal dégrossies me conviennent parfaitement à ce moment-là. Le chanteur, statique, sans âge, affichant un no look de vendeur de voitures du midwest (ils viennent de Detroit), purge sa bile avec une rage froide pleine de désinvolture. Derrière, ça tatapoume tranquillement. Le batteur pourrait passer pour un clone de Stephen Morris. Le bassiste chevelu lui colle aux basques et se dandine avec entrain d’un pied sur l’autre ; le guitariste tapisse sobrement l’espace sonore avec une économie de notes bloquées dans les aigus. On pense davantage au son et à l’esprit prolo des cités industrielles du nord anglais (Joy Division, The Fall, Sleaford Mods) qu’à l’héritage flamboyant des Stooges ou du MC5. L’évidente conviction du quartet ne suffit pourtant pas à rendre le truc vraiment captivant, mais au regard de ce que j’en attendais, c’est déjà pas mal.

CRASH

On va conclure avec Battles, groupe abonné aux heures tardives, comme à Barcelone cinq ans plus tôt. « ça va nous les réveiller » , doivent se dire à chaque fois les organisateurs. Pas bête. Bon, il faut s’accrocher quand même, avec ce trio new yorkais roi du zigzag, de la vrille électronique et du pointillé bruitiste. C’est toujours sidérant de voir qu’un seul accord plaqué peut produire une cascade de notes qui n’entretiennent qu’un lointain rapport avec l’idée qu’on se fait d’un son de guitare. Ça fuse sans temps morts, chacun des deux guitaristes affairé à tisser un réseau de sonorités crépitantes, heurtées, comme s’ils disputaient un match de ping-pong sonore, avec en guise de filet, une cymbale crash perchée à plus de deux mètres. L’ancien cogneur de chez Helmet reste l’élément central du dispositif et ce n’est pas qu’une coquetterie visuelle. Il est le pivot autour duquel tout s’organise et s’entortille, celui qui régule le flot tumultueux et ordonne la danse ; un colosse débonnaire qui avancerait d’un pas inflexible tandis que gambaderaient à ses côtés deux gamins particulièrement turbulents ; une ancre solidement plantée. Et il fait le show, avec un engagement corporel qui a tout pour séduire ceux que le sport émeut. Bon, ce n’est pas mon cas, mais je trouve assez convaincante cette dernière proposition, en gardant l’espoir d’une meilleure pioche pour la soirée suivante.


Le 19 juin 2016, par Manu

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