This is not a love song 2016 "Day 3"


TINALS, Jour 3 – ROBERT FORSTER / METZ / PORCHES / DRIVE LIKE JEHU / UNSANE / TORTOISE / HELEN MONEY / BEACH HOUSE / SHELLAC

Je vais être honnête : la rédaction de ce dernier volet, sans doute trop tardive, ne m’est pas des plus aisées. Parce que les événements ici relatés ont été quelque peu brouillés, voire occultés, par un concert plus récent : celui de PJ Harvey au festival des Nuits de Fourvière, dont il n’est pas impossible que je glisse ici ou là quelques impressions persistantes. Tant pis pour le hors-sujet.

ANTIPOTES

Arrivé trop tard (décidément) pour suivre dans le détail le récit par Robert Forster de ses mésaventures ferroviaires du jour, j’assiste néanmoins à une portion - trop courte - de son concert, et c’est beau comme tout. Tout comme le Poison Season de Destroyer, son Songs To Play a été un de mes doudous de l’hiver, mais il faut avouer que c’est surtout le copilote des regrettés Go Betweens que je me réjouis de voir. Ce classic rock sobre, racé, élégant, s‘avère parfait pour un apéro de dimanche soir. Y compris dans ses approximations et son apparente fragilité (le bassiste, cornaqué par le guitariste, semble n’avoir intégré le groupe que récemment). Le son sans artifices me rappelle cette interview lue il y a quelques temps où Forster comparaît les guitaristes de notre temps à des footballeurs, se condamnant eux-mêmes à jouer davantage avec les pieds qu’avec les mains. Je ne pousse pas la curiosité jusqu’à compter les pédales d’effets disposées sur scène, mais je parie que tout ça tient dans une mallette minuscule. Le bonhomme est affable et disert, et ses prises de parole ne transpirent pas la routine à laquelle de trop nombreux artistes semblent se contraindre. Tout ça nous fait un parfait tremplin pour ce dimanche, auquel la fatigue des deux jours précédents confère une pente particulièrement raide.

VOUS N’AUREZ PAS L’ALSACE ET LA LORRAINE

Voilà un bail que les oreilles les plus à l’affût de mon entourage chantent les louanges de Metz. Ces trois Canadiens enragés ont une façon un peu brusque et malpolie de saluer le soleil couchant, mais ça fait plaisir à voir. On n’ira pas à Metz pour y déceler la moindre sophistication, mais l’électricité circule à merveille. Ça fait très bien le rock, avec du cœur à l’ouvrage et une belle générosité, et on se laisse facilement happer. Comme j’ai déjà pu l’observer par le passé, le déluge de décibels a des vertus presque apaisantes, lorsqu’il est vierge de toute attache sentimentale. Et que vous n’êtes pas tout à fait au top. Et puis, encore une fois, la crainte de rater la perle immanquable et insoupçonnée nichée au creux de cette offre pléthorique ne vous retient quasiment nulle part. Dans le genre, on regrette d’être passé à côté de the OBGM’s dont quelques-uns nous ont vanté les charmes sauvages. Le charme sauvage de Porches, en revanche, tarde à se faire jour. Ça n’est pas à proprement parler ennuyant, cette synth pop mélodieuse livrée à l’ampleur (pour paraphraser un groupe pop nîmois d’il y a un siècle), mais il est difficile de ne pas penser à des machins comme Tears for Fears ou Human League, en dépit d’un son et d’une approche qui sont bien de ce siècle (l’auto tune, par exemple). Malins, les programmateurs de TINALS nous ont tracé un itinéraire dominical aux allures de douche froide, conscients des difficultés que pouvaient éprouver, après deux jours de festival, des organismes affichant au compteur quelques heures de route, disons. De fait, c’est bien à eux que la programmation adresse en ce jour de gros clins d’œil générationnels. Confirmation avec Drive Like Jehu, formation culte, à en croire quelques commentaires ébaudis en amont du festival, à en croire aussi l’enthousiasme de quelques copains croisés là. Dire que je ne partage pas cet enthousiasme relève de l’euphémisme. Ce genre de coming out peut tranquillement vous faire passer pour le dernier des blaireaux auprès de vos copains musiciens, mais javoue, Drive Like Jehu, non seulement je ne connaissais pas, mais en plus, je trouve ça affreux. L’autre hameçon du jour, dans le même genre fureur assommante, s’appelle Unsane. Et si tu ne vas pas à Unsane, Unsane viendra à toi. Une amie tranquillement assise sur les marches du patio (juste sous l’écran) en a fait les frais, manquant de se renverser sa bière dessus quand la première déflagration a retenti au-dessus de sa tête. Hé, ho, calmos.

TORTUES NINJA

Qu’à cela ne tienne, on retourne dans la grande salle voir Tortoise boucler un rapide soundcheck, puis démarrer tranquillement leur set dans la foulée. Tranquillement, c’est l’adverbe que l’inconscient collectif associe à la musique du groupe de Chicago, imagine-t-on. L’inconscient collectif se plante. Bien sûr, comparé aux torrents bruitistes du jour, passés et à venir, le groupe de John McEntire et Doug McCombs passe a priori pour une sympathique formation jazzy cool. Oui mais non. Les deux batteries en front de scène ne connaîtront pas un instant de répit, maltraitées par un staff tournant. McEntire dirige son monde comme un coach sur le banc de touche, sauf qu’il est aussi goal et défenseur et attaquant et qu’il marque pas mal de buts. Et si l’ensemble est aussi carré que la mâchoire et les épaules du leader, aucune trace ici de ce truc réputé désincarné, neurasthénique et excessivement tarabiscoté auquel l’étiquette « post-rock » fait d’abord penser. Les constructions rythmiques complexes n’entravent pas les mouvements du corps, ni l’émergence d’un effet hypnotique tout à fait bienvenu. Voilà donc un set organique, percussif, prenant, groovy, joyeux, à l’occasion, dont on décide d’ores et déjà que ce sera le highlight de la soirée. Il reste quand-même deux trois trucs à checker. Impasse sur le garage rock de Girl Band. Voyons plutôt ce que donne le solo de violoncelle d’Helen Money, vendu comme « expérimental ». Vautré dans les confortables fauteuils du balcon, on assiste à un orage assez sévère, zébré d’éclairs stridents et de giboulées dissonantes et saturées. Les séquences s’étirent et les couches se superposent, installant un climat là encore assez hypnotique à défaut d’être réellement expérimental. Sympathique. Next.

HOODIEGAZE

Beach House a mis du shoegaze dans sa dream pop et surligne l’intention en abusant du mauve brumeux sur les panneaux lumineux de fond de scène, sur lesquels sont projetées les ombres du désormais quartet. Visuellement, ça ressemble à un curieux télescopage du Loveless de MBV et du Velvet des débuts. Musicalement, ça voudrait sans doute aussi suggérer quelque chose d’approchant. Mais peut-être parce que Beach house est le truc « hypnotique » de trop dans cette soirée, ça ne fonctionne pas complètement. À un moment, Victoria Legrand, officiant là-bas au loin comme une grande prêtresse à son autel, ne sait plus trop si c’est mieux avec ou sans capuche. Et que je te l’enlève, et que je te la remets, et que je te l’enlève. Tu me vois/tu me vois plus. Son jeu de chevelure la préoccupe aussi passablement, on dirait. Pour la guitare, ça va, c’est même assez surprenant de rugosité, par moments. Mais rien qui parvienne à dissiper une sensation générale de tiédeur un peu fade. Peut-être parce qu’on se projette déjà dans l’épilogue de cette soirée, soit l’occasion de voir enfin Shellac, raté quelques fois à Barcelone, où le trio gouverneur du noise a ses habitudes. Pas qu’on en attende des folies, parce qu’il faut bien avouer là encore que Shellac n’est pas un de ces groupes qu’on a écoutés religieusement dans nos jeunes années. Mais même sans ça, la réputation de formation intègre, culte et « must-see » opère. On débarque dans la grande salle et on découvre avec stupéfaction un trio de vétérans bras écartés, perchés sur un pied, tel le concombre masqué jouant « à rien » dans le grenier. « Look at me, I’m a plane ! » hulule Steve Albini avant de poursuivre la narration de sa belle histoire d’un junkie à qui il n’arrive que des trucs de junkie. Et puis après, ça défouraille, guitare en genouillères, rythmique concassée et précise, son énorme et précis lui aussi (comme toujours d’ailleurs dans les deux salles indoor, et même dehors, globalement). Et bien sûr, on ne peut s’empêcher d’imaginer ce gars dans son studio, assis à côté de Kurt ou Polly Jean. Franchement, on resterait bien jusqu’à la fin, mais vous savez, le corps est capricieux, à certaines heures de l’existence. Alors au revoir TINALS, et merci pour tout. Et ne change rien, c’est parfait, comme festival. Vraiment. Mais comme ce report est quand-même émaillé d’un certain nombre d’opinions pas toutes enthousiastes, il me semble juste d’en chercher la ou les causes, qui ne tiennent pas uniquement, il me semble, à l’âge du spectateur ou à ses affinités électives. Et puisque j’ai glissé un peu plus haut le prénom de PJ, je vais m’accrocher à ses frusques violettes pour illustrer le propos.

Addendum : PJ HARVEY, Les Nuits de Fourvière, 14/06/16.

Il se trouve, comme je le précisais en intro, que j’ai eu l’occasion de voir la dame du Dorset à Lyon, une dizaine de jours après la fin de TINALS. Il se trouve aussi que quelques camarades l’ont vue dans l’intervalle à Porto. Il se trouve que j’ai espéré un temps que son nom, parmi d’autres, vienne au dernier moment grossir (façon de parler, vraiment) l’affiche nîmoise. Et il se trouve que je ne regrette finalement pas d’avoir vu ce concert hors-festival, quel qu’il soit (les Nuits de Fourvière sont censées en être un, bien qu’en réalité, il s’agit plutôt de soirées « classiques » - un artiste + une première partie - étalées sur plusieurs semaines). Même s’il a fallu pour ça se fader 6 heures d’autoroute et débourser autant que pour trois jours de TINALS. Je vais encore faire mon sentencieux, mais le constat qui s’impose une fois de plus, c’est que l’abondance dilue le désir, et le plaisir avec. Certes, c’est chouette, cette opulence, cette sensation de parc d’attraction où on se précipite avec envie sur chacun des manèges, qu’on abandonne aussi vite et sans trop de scrupules juste parce qu’il y en a d’autres un peu plus loin, forcément plus lumineux et plus bruyants. Le consumérisme se mêle de nos plaisirs mélomanes au point de les gouverner dans ce genre de circonstances. Mais c’est désormais la règle, et vous pouvez toujours vous en plaindre, ça ne fera jamais que souligner votre inaptitude au monde, mon ami.

THIS IS ENGLAND

Après tout, peut-être que les copains du Primavera Nos n’auraient pas davantage goûté la performance de PJ s’ils l’avaient vue avec moi à Fourvière, mais je persiste à croire qu’on n’est pas exactement dans les mêmes dispositions quand on consacre sa soirée à un artiste et quand il figure juste parmi dix autres trucs à voir absolument dans les cinq heures qui viennent. Je peux passer à mon hors-sujet, là ? Vite fait, alors. PJ Harvey porte en effet sur cette tournée une drôle de chose, dans les bleu-nuit tirant sur le violet, avec cape, cuissardes et gants intégrés, et elle est surmontée d’une coiffe emplumée dans les mêmes tons. On croit reconnaître là l’œuvre des jumelles Mochnacz qui depuis vingt ans la shootent, la filment et l’habillent. Bon, on peut bloquer sur ça ou décider de s’en foutre. Option 2. Passons. Harvey débarque sur scène en procession au milieu de ses neufs petits soldats en costard de croque-mort. Cuivres et tambours. Parade militaire à l’allure épuisée (les gars ne sont quand-même pas loin de l’âge de la retraite). On reconnaît John Parish, Jean-Marc Buty, Mick Harvey et un second Bad Seeds dissident dont on cherchera le nom jusqu’à ce que PJ fasse les présentations à la fin du set (James Johnston). L’inaugural Chain of Keys tient de la marche funèbre et du gospel martial. Les bonshommes tambourinent et chantent à l’unisson (ce sera souvent le cas) et c’est tout à fait saisissant. On les avait trouvées intrigantes, ces deux grosses caisses portant blason (celui de la pochette du disque) aperçues avant le concert sur des tabourets en fond de scène. Ce sont en fait quelques-uns des instruments de marching band qui donnent cette coloration particulière aux morceaux de The Hope Six Demolition Project. On compte quand-même quatre guitares sur le morceau suivant (the Ministry of Defense et son riff massif), mais ça ne nous ramène pas pour autant sur les terres de ce rock qui gratte jusqu’à l’écorchure, que l’Anglaise a visitées autrefois jusque dans leurs moindres recoins. D’ailleurs, elle ne touchera pas une seule guitare de tout le concert, mais se joindra régulièrement aux deux saxophonistes pour souffler elle aussi dans ce qui fut jadis son premier instrument. Le reste du temps, elle a les mains et le corps assez libres pour développer une gestuelle théâtrale inhabituellement expressive. Encore un vrai problème pour qui espérait la revoir débarquer un jour ou l’autre en soutif ou en robe-pull avec grosse Gretsch en bandoulière. Le dernier album a donc dicté la scénographie et le line up. Normal. Un disque pas plus facile d’accès que ne l’était le précédent, et avec lequel il présente pas mal de similitudes. À commencer par une une vision artistique un peu plus réflexive que la moyenne, en phase avec ce que peuvent être les préoccupations d’une musicienne quadragénaire prenant la juste mesure de tout ce qui foire grave un peu partout autour d’elle. Sorry, les fluo kids. Et avec cette fois-ci, le saxophone comme instrument roi, en lieu et place de l’autoharp qui déjà, ne faisait pas l’unanimité il y a cinq ans.

BREXIT & EARL GREY

L’ambiance est donc légèrement délétère et crépusculaire, ce qui, pour des sujets de sa majesté, peut éventuellement prendre une tournure limite Victorienne. Vous pouvez bien dire « austère » si vous préférez. Mais alors, austère au sens Brechtien, et on ne peut s’empêcher de faire le lien avec ce Ballad of the Soldier’s Wife enregistré à la fin des années 90 pour un album collectif qui revisitait l’œuvre de Brecht et Weil. À dire vrai, The Hope Six Demolition Project ne m’a ni scotché, ni harponné dès les premières écoutes ; elles n’ont d’ailleurs pas été si nombreuses entre l’acquisition et le concert. Mais leur transposition à la scène, même si elle reste fidèle et rigoureuse, me les a comme révélées. Et en tout cas, bien vissées dans le crâne. Les intentions m’y sont apparues franchement plus nettes, sublimées par un travail collectif vraiment admirable. Chacun y joue sa partition avec justesse et retenue, et, pour ce que j’en ai ressenti, avec cœur. Il a suffi de ça pour comprendre précisément où Polly voulait en venir, puisqu’évidemment, c’est bien elle la générale en chef des armées… Alors en effet, ce n’est pas forcément très fun quand ça reste dans les parages de The Community of Hope, The Wheel ou Let England Shake, mais on ne va pas non plus voir PJ Harvey aujourd’hui comme on irait voir Mac DeMarco ou les Black Lips, pas vrai ? Après, c’est vrai qu’on respire un peu à l’occasion de quelques incursions au pays de White Chalk (un comble), qu’on frissonne grave avec des relectures big band de titres tirés de To Bring You My Love, et qu’on s’emballe franchement sur les trois accords furibards de 50ft Queenie. A Perfect Day Elise conclura l’affaire sur une touche swamp pop dont les plumes n’auront pas eu raison. Le verdict est sans appel : ce concert me laissera un souvenir bien plus cuisant que n’importe lequel de ceux vus dix jours plus tôt. C’est juste un constat. Il n’engage que moi. Sur ce, je retourne sous peu à Lyon (re)voir Tame Impala, et j’envisage sérieusement de me reprendre un pass pour TINALS 2017. Bisous.


Le 19 juin 2016, par Manu

This is not a love song 2016

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