This Is Not A Love Song 2017 "Indie Music Festival – Nîmes, Paloma - Du 09 au 11 juin 2017"

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09/06/17 - Jour 1 : Coathangers / Andy Shauf / Make-Up / Shame / Flying Lotus / Blind Shake / Chris Cohen / Moderat / Turbonegro.

La routine s’installe, et c’est bien bon. Snober TINALS au prétexte que le top de la coolitude se situerait pile-poil entre Lourmarin et Porto, voilà une idée qui n’arrive toujours pas à m’effleurer l’esprit. On en est à quoi, là ? Cinq, six éditions ? Quand on aime... La routine s’installe, on se dit en février qu’il faudra bien trouver le moment pour écouter tous ces groupes inconnus, se tricoter un schedule qui déboîte, et on ne le fait pas parce que ça ne sert à rien. On a mordu à quelques hameçons en sachant pertinemment que rien ne se passera comme on l’imaginait, et que l’imprévu terrasse toujours le fantasme. Si on s’accroche à trois, quatre noms, très variables selon le chaland, il faut bien admettre que c’est le festival lui-même qui reste l’objet principal d’un désir qui, miracle, ne s’use pas d’une édition sur l’autre. Et celle-ci était particulièrement réussie. Il a fait beau et chaud, mine de rien, ça compte. On ne prête plus guère attention aux couronnes de fleurs, on fait la queue de bonne grâce, désormais (et moins longtemps, ceci expliquant sans doute cela), on flâne sous les brumisateurs, aux stands des disquaires, des libraires, au merchandising, on enquille des hectolitres de houblon, on se dit que tout ça est merveilleusement appréciable, que ça tombe à point nommé pour laver et sécher ce qui doit l’être, pour opérer la bascule sur le temps des grands cieux tout propres et de la peau que le soleil réveille à grands coups de tatanes. On est bien. Tout est fait pour ça, visiblement, voilà donc une très grande réussite qu’il faut saluer. Les plus sarcastiques peinent franchement à dégainer...

Reste le cœur du sujet, la musique, pierre d’achoppement sur laquelle chacun s’amuse à faire glisser sa mauvaise foi avec délectation. Allons-y gaiement.

Bon, sur le papier, absolument rien ne me fait frétiller en ce premier jour de festival. On verra bien. Dehors, deux groupes riot grrrl, Yassassin et Goat Girl, se tirent la bourre à l’heure où les grands fauves réalisent qu’ils ne pourront boire qu’après les files d’attentes inaugurales pour le pass et la carte cashless. De toute façon, rien ne presse, on va tranquillement laisser venir. Ce qui vient n’a rien d’une insurrection, c’est d’abord Coathangers, trio de Californiennes dont la pop grungy sympa retient moins l’attention que la voix de la batteuse, saturée de testostérone. Il est sans doute un peu tôt, disons, pour que l’attention se laisse complètement retenir. Andy Shauf, dont on ne prononce le nom que dans une sorte de pamoison qui éveille la suspicion, n’y parviendra guère mieux. Pas désagréable, cette pop-folk joliment orchestrée, cette voix de miel, ce duo de clarinettes, ces chansons boisées exécutées à la coule, soleil dans les yeux, mais la pamoison ne peut rivaliser avec un estomac qui réclame son casse-croûte andouillette.

Attablés à mi-chemin des scènes Flamingo et Mosquito, on ne saurait dire qui l’emportera de Growlers ou d’Alex Cameron, mais on a l’impression que la mixture sonore qui fait des tourbillons au-dessus de nos têtes émane du ventre de ce grand cheval de bois planté là, au milieu du site.

Le signe que quelque chose d’inattendu devrait survenir, à un moment ou un autre. Consultons les oracles, et avalons une pinte de plus, ça devrait aider. Au stand disques traînent un hippie japonais filiforme (déjà aperçu il y a quelques années aux côtés d’Ariel Pink), et un jeune type au mulet frisé improbable qui tenait jadis la basse des Ducktails. On se demande furtivement où et quand ces deux-là, sûrement pas venus en touristes, réapparaitront plus tard. Mais la vraie question du moment, c’est : qu’est-ce qui vaut à Make-up son statut de groupe culte ? La réponse est dans la grande salle, elle s’appelle Ian Svenonius, prêcheur salace, rejeton naturel de James Brown et Lux Interior, qui passe l’essentiel du show à marcher sur les mains des spectateurs en feulant ses harangues délirantes où il est beaucoup question de se toucher et de faire des bébés. Les trois autres font tourner un garage rock gorgé de soul, une musique sans âge, sèche et pétaradante, avec des angles assez contondants. Aucun doute, TINALS 2017 débute ici et maintenant. À l’autre bout du site, ça ne mollit pas. Les jeunes prolos de Shame éructent un post punk vénère, outrageusement anglais, malpoli et débraillé, qui ravit les adeptes de The Fall, Sleaford Mods et Happy Mondays.

Un concentré de culture lads, spectaculaire et amusant (le chanteur, sex symbol approximatif, passe son temps à se tripoter les tétons), mais pas ultra captivant sur la longueur. On se laisse fouetter la rétine quelques secondes par le délire stroboscopique de Flying Lotus, le temps de reconnaître le thème de Twin Peaks enseveli sous une avalanche de beats concassés. Et puis retour au frais dans la grande salle pour Blind Shake, duo de quadras punks ascétiques. Grosse caisse à vous décoller la plèvre, guitares fuzz à l’unisson, chant âpre et tendu, groove imparable. Bonne pioche. À l’heure où les oreilles réclament un baume, le flegmatique Chris Cohen tombe à pic, parsemant de belles épines psyché ses pop songs stylées. Des chansons aux chouettes reliefs où transparaissent à la fois la douceur et les brûlures du soleil californien, servies par un trio d’une remarquable sobriété (on y reconnaît le Japonais anorexique à la basse et l’homme au mulet derrière les fûts). « Have you seen the moon ? » Oui, oui, mec. Ne cherchez plus le cool, il est là.

L’exhortation à la danse de Moderat m ‘incite plutôt à foncer au stand libraire pour faire l’acquisition d’un bouquin de Pascal Bouaziz, ce qui constitue à peu près le comble du snobisme, ou, à vous de voir, le choix le plus sage et sensé qui s’impose. La sagesse, les Turbojugend (fans hardcore de Turbonegro, venus de Metz, Toulouse, Dublin, Paris, Strasbourg) s’assoient dessus, et ils ont diablement raison. Pour le snobisme, je ne sais pas, mais disons qu’aduler avec autant d’ostentation un groupe dont le principal talent est d’avoir su réduire l’imagerie queer à un cliché potache et fédérateur... https://www.youtube.com/watch?v=1ql... Alors oui, c’est bon enfant, Turbonegro, mais si on s’en tient à la musique débarrassée du décorum, c’est à peu près aussi excitant et subversif qu’Indochine, franchement. Ce ne serait donc que ça, le « death punk » ? Querelle de Brest égaré chez les Guns’n Roses ? Arf... C’est sur cette vaste blague qu’on tire le rideau du jour 1.

10/06/17 - Jour 2 : Grys-Grys / Echo and The Bunnymen / Requin Chagrin / SuperHomard / Laura Sauvage / Primal Scream / Bror Gunnar Jansson / Johnny Mafia / HMLTD / Oh Sees

C’est moi, ou la température a encore grimpé de cinq degrés ? Dans le patio ou trône désormais la plus petite scène du festival (très riche idée), les « local heroes » Grys-Grys expédient un impressionnant soundcheck, plein de nerfs et de morgue, dont on ne rate pas une miette, sachant qu’ils joueront un peu plus tard en plein Echo & The Bunnymen. Précédés par leur réputation de wonderkids, les cinq montpelliérains ne cachent pas leur colère d’être nés trop tard et de n’avoir pas pu partager la jeunesse de leurs swinging papys, ce temps béni où le rock’n roll s’agrippait à une série de règles simples et intransgressibles : speed, baston, feedback, chemises en nylon qui collent à l’échine et touffe qui tient chaud. Pour nous qui sommes yeuv’ (mais vraiment pas assez pour avoir latté les copains au son des Yardbirds et autres Pretty Things), c’est un peu comme si Marty McFly avait garé sa DeLorean sur l’aérodrome de Nîmes-Courbessac. Si le nom magique d’Echo and The Bunnymen n’avait pas figuré au line-up de cette édition, le franchissement du tunnel hiver-printemps 2017 aurait été bien plus fastidieux, croyez-moi. La prestation des liverpuldiens aurait bien pu être faiblarde (ce ne fut pas le cas), ma reconnaissance éternelle leur était acquise. Les notes acides de Rescue inaugurent une belle enfilade de tubes. Les leurs, et à l’occasion, ceux des autres (Doors, Lou Reed). Mais au panthéon de Mc Culloch, le plus grand des Grands Hommes, c’est lui-même, et quand il marmonne un truc à propos de « the best song ever written », on sait qu’il est l’heure de la lune qui tue, peu importe le soleil qui cogne encore trop fort. Bon, c’est exécuté vaguement par-dessus la jambe (à l’instar de toute la prestation, d’ailleurs), et il ne faut pas espérer le moindre supplément d’âme, mais entendre en live ce qui ressemble quand-même beaucoup à la plus belle chanson du monde, c’est des points de vie en rab’, je vous jure.

La perfection se passe bien du zèle. Elle s’accommode même d’un chanteur au look de Bart Simpson sur le retour et d’une bedaine débordant sur une Vox Teardrop. La voix de Mac et les doigts de Will Sergeant font encore tous les miracles attendus.

Je connais un type qui a développé une aversion pour les food trucks. Moi je trouve ça assez pratique, en fait, même si c’est trop long et trop cher. En attendant de pouvoir commander ma « pièce de bœuf » (une brochette dans un tiers de baguette, en gros), je profite à distance de Requin Chagrin. Entendre sans voir, c’est une expérience intéressante, tout compte fait. Requin Chagrin, donc, un nom idiot qui ouvre la porte à toutes les fantaisies (Dauphin Mouffin, Gland Blanc, j’en passe...). Bon, ça ressemble un peu, de loin, aux Calamités, version deupoinzéro (ok, la formule est has been depuis au moins 2012, so what ?) et j’aperçois quand-même des flotation toys en forme de squale voler au-dessus de la foule. On reste dans le bestiaire marin avec le SuperHomard, formation sudiste ultra classe biberonnée à Broadcast. C’était bien mais je n’en dirai pas plus, je connais un des gars. Un texto m’invite à regagner le patio, attaqué par une certaine Laura Sauvage. La dégaine de la fille et de ses types vous projette illico Inside Llewin Davis. C’est le Village, man, c’est the coolest of cool, the hippest of the hip. En revanche, c’est pas folk pour deux sous, mais franchement colérique, électrique, jouissif et frais. La toute petite Laura, gamine survoltée à l’accent québécois qu’aucun couteau ne saurait entamer, livre avec ses chums une prestation qui l’expédie direct sur le podium. Cette revigorante découverte incite à lever un peu le pied. Tant pis pour Peacers et Hidden Charms, réservons-nous pour Primal Scream. On connait depuis longtemps cette loi festivalière : toute attente démesurée engendre au minimum un brin de déception. En l’occurrence, ce n’est pas exactement ça, Primal Scream se révélant en tout point conforme à une attente plutôt raisonnable, en ce qui me concerne. Gillespie a de l’allure, un déhanché fort honorable pour un jeune quinqua, mais je ne suis jamais arrivé à envisager son groupe autrement que comme une usine à super bons tubes qui fonctionnent mortellement en soirée. Aucune révélation ce soir, donc, et ce show puissant et bien huilé, qui alterne dance rock et pastiches des Stones, finit par me donner des envies d’ailleurs. Quand Bobby nous invite à taper dans les mains en reprenant en chœur « Ouh la la », la messe est dite.

Ou plutôt, elle est en train d’être dite par Bror Gunnar Jansson, one man band perché sur son estrade dans la grande salle. Le Suédois, déjà fort apprécié il y a quelques saisons sur la scène du Rockstore, étire un blues magnétique, réverbéré, hanté par les fantômes du southern gothic. Vous ne trouverez pas plus vintage, anachronique, incongru, même, que ce gaillard aryen tiré à quatre épingles, dûment gominé, hululant comme un pauvre forçat descendant d’esclaves condamné à prendre le frais sur sa véranda après une journée de labeur dans les champs de coton. « Il chante vraiment comme un noir », s’amuse un jeune black, dans le public. Et aussi parfois comme Elvis, qui lui-même...

En tout cas, c’est diablement incarné, parcouru de sueurs froides et de trémolos qui imitent à merveille ces flaques de chaleur où naissent les mirages. On apprendra plus tard que la salle, plutôt clairsemée, avait été quasiment pleine jusqu’au coup d’envoi de Primal Scream. Ah, le goût des autres... Au patio, un quartet de jeunes foufous orchestre un joli tourbillon sonique. Sur le t-shirt d’un bébé guitariste à tête de Droopy qui frotte son manche sur tout ce qu’il trouve, on peut lire « Comité des fêtes de la ville de ..ens » (la sangle masque une lettre). S ? L ? C’est de Sens, paraît-il, que déboule Johnny Mafia. Sens de la fête, du risque, du spectacle, ils ont tout ça, en plus de ce petit truc qui vous retient jusqu’à l’envol de la dernière pinte, jusqu’à ce que le pied de charley parte en slam dans le public, jusqu’à a fin, quoi. Vraiment top, cette scène patio, et là, tout de suite, on dirait juste que le Samynaire a deux semaines d’avance...

La veille, on m’a vanté les mérites de HMLTD, nouvelle hype londonienne, cabaret post-punk qui trempe ses orteils dans le dubstep, si j’ai bien compris. On me les a vendus aussi comme un genre de La Femme anglais, ce qui n’est pas ultra engageant. Bon, vous voyez la scène de club, dans The Hunger, avec ces créatures gothiques qui se frottent au couple Bowie-Deneuve ? Visuellement, c’est un peu ça. Un frontman à l’hyper théatralité qui se prend pour la résurrection d’Aladdin Sane, des fulgurances un peu désordonnées, un dialogue de sourds entre électricité et électronique, des brusques zig-zags dont on ne voit pas bien où ils mènent. C’est bien beau de vouloir attirer l’attention par toutes sortes de subterfuges, mais il ne faudrait peut-être pas oublier d’écrire des chansons, quand-même...

Chez Oh Sees, on n’a pas ce problème. La claque assénée ici- même deux ans plus tôt nous chauffe encore un peu les mandibules et les tympans. Cette fois-ci, c’est sur la grande scène extérieure que John Dwyer et ses artificiers déversent leur déluge acide. Toujours flanqué de sa paire de batteurs diaboliquement synchrones, le Californien haute-tension distribue le courant à quelques milliers de spectateurs sidérés.

Pièces de krautrock épique zébrées de déflagrations garage à la puissance phénoménale, glaviots balancés à la voute céleste, fragments de comptines égrenés d’une voix de petite fille déséquilibrée, vortex psyché, tout respire la grande classe et l’excitation hautement communicative. Réputé pour sa versatilité et son hyperactivité, Dwyer semble pourtant s’accrocher à une formule que certains trouvent à la longue un peu répétitive. J’opterais davantage pour l’affinage rigoureux d’un son unique, de plus en plus passionnant. Et j’opte accessoirement pour une bonne nuit réparatrice.

11/06/17 - Jour 3 : Kokoko ! / Mofo Party Plan / Laura Sauvage / Pond / Black Angels / Teenage Fanclub / Royal Trux / Death Grips / King Gizzard and The Lizard Wizard

D’abord, penser à économiser ce qu’il reste encore de force après deux jours de cagnard et d’hydratation forcenée, deux données dont la responsabilité s‘avère difficile à départager, concernant notre état de grande fatigue... On pourrait commencer par onduler un peu nonchalamment sur Kokoko !, dont on a pu lire et entendre que c’était un genre de Devo congolais. À part les combinaisons jaunes, l’analogie n’a rien d’évident. Un toubab aux machines, trois kinois en front de scène, avec des instruments rafistolés à base de cylindre métallique et de caisses en bois censés reproduire le combo basse/guitare, un chanteur qui maltraite ses cordes vocales, des tourneries afro-punk hypnotiques où s’immisce, à ce qu’il me semble, un hommage au clan Kennedy (mais je me plante très probablement) : c’est parfait pour débuter.

Dans la grande salle, c’est jour de gloire pour Mofo Party Plan. Des Nîmois tellement de leur temps qu’on les confond d’abord avec n’importe lequel de ces groupes plus ou moins interchangeables qui vont rituellement bouger leur corps pendant deux minutes chrono chez Yann Barthès. On sent bien que ces jeunes gars ont été formés selon les codes en vigueur au siècle XXI, par des gens ultra compétents payés pour que les musiques actuelles de notre beau pays atteignent enfin une efficacité optimale, ce qui va de pair avec une certaine conformité au goût du jour. C’est ultra rigoureux, carré comme un écran de Mac, rond comme un Hand Spinner tournant à toute blinde, c’est résolument en marche et ça enjambe les obstacles avec une facilité déconcertante. Oui mais attention : c’est quand-même très bon, ultra groovy, et pas mal inspiré. De ci, de là, on a entendu des comparaisons aussi flatteuses que LCD Soundsystem, Talking Heads, Simple Minds, dont on aimerait bien savoir ce qu’en pensent les intéressés. Pour les avoir aperçus dans un jardin de Figuerolles trois ans plus tôt, on note que les obsessions afro-pop à la Vampire Weekend ont été largement remisées au profit de velléités plus franchement électro. Le futur devrait leur sourire de toutes ses dents, sans quoi, ce serait injustice. On ne s’attarde pas, parce qu’on a bien envie de goûter à nouveau à la sauvagerie de Laura. Ils sont une demi-douzaine, comme Laura Sauvage, à avoir pu se produire deux fois, sur différentes scènes, et c’est une autre chouette nouveauté du festival. La girl next-door de Montréal secoue sa crinière au soleil pas encore couchant, s’amuse d’un public peinant franchement à saisir la teneur de ses propos, la faute à un accent assez costaud (« Vous parlez donc pas français, vous autres ? ») et balance ses bombinettes électriques sans sourciller, quelque part entre Courtney Love (pour l’attitude), Janis Joplin (pour la voix), Patti Smith (pour le songwriting) et Courtney Barnett (pour la jeunesse, la coolitude et tout le reste).

Slaves ont choisi de jouer devant un écran géant affichant leur patronyme. Jake Bugg avait fait la même chose la veille. Ce petit côté foire-expo n’est évidemment pas suffisant pour capter l’attention. Ce qui capte puissamment la mienne, et il y a des chances que je sois le seul parmi les centaines de spectateurs réunis pour Pond, c’est la musique « d’attente » que diffuse à faible volume la sono de la grande salle. Des accords de piano étrangement familiers, et pour cause, c’est le premier EP de My Favorite Horses que le sondier a choisi (ou pas) pour plonger le public dans une atmosphère de quiétude, de sérénité et d’allégresse. Il fallait bien que je vous parle de cette expérience vraiment stupéfiante. Les stupéfiants, Nick Allbrook, chanteur guitariste du groupe de Perth, Australie (l’autre groupe de Perth, disons) connaît bien, visiblement. Ou peut-être est-il juste tombé dans la marmite étant petit (il est resté petit, cela dit). Sans surprise, le cas de Pond est à peu près aussi clivant que celui de leurs proches amis de Tame Impala, dont l’évocation suffit à allumer la mèche de quelques amis haters (le hater est une personne comme vous et moi, généralement de bonne compagnie, mais avec des goûts sensiblement différents et une certaine promptitude à carboniser au lance-flammes tout ce qui ne trouve pas grâce à ses oreilles. Au-delà de son aptitude au sarcasme, il a tendance à vous traiter de hater pour peu que vous ne soyez pas d’accord avec lui. On trouve une forte concentration de haters chez les rock critics, pros ou amateurs, qui par ailleurs, cachent mal leur fierté lorsqu’on les taxe de « music snobs »). Sans qu’on puisse raisonnablement parler de copie conforme, on aime ou déteste TI et Pond pour les mêmes raisons, à savoir un son, un esprit et des obsessions pop pyché seventies assez similaires d’une formation à l’autre. Il manque sans doute à Pond le génie mélodique du hitmaker Kevin Parker, mais le groupe compense par une énergie, une bonne humeur et une présence scénique qui font un peu défaut aux prestations de leurs collègues.

Bref, un concert qui va sans peine se graver dans la mémoire comme un des meilleurs souvenirs de cette édition 2017. Ah ben tiens, à peine les lumières rallumées, l’ingé son en rajoute une couche avec MFH, je ne peux décemment pas quitter la salle sans aller le féliciter pour son goût exquis. Objectif suivant : Black Angels. Autrement dit, valeur sûre. Sans être fan hardcore du groupe psyché californien, on conserve un assez bon souvenir de leurs concerts barcelonais et montpelliérain. Les amateurs éclairés de musique vous répèteront à l’envi que le premier rang n’est certainement pas le meilleur endroit pour apprécier un concert comme il se doit. Mais au troisième jour de festival, et à l’heure qu’il est, l’audiophilie n’est plus vraiment de mise et, à défaut de drogues auxquelles on a renoncé il y a bien longtemps, seule une certaine proximité peut offrir un sentiment immersif prompt à vous faire envisager la musique d’un groupe connu sous un jour nouveau. Enfin, il me semble. C’est en tout cas ce qui se produit avec la prestation absolument captivante des anges noirs. Deux guitaristes gauchers mais pas manchots qui tricotent un canevas aussi obsédant qu’inquiétant, un sosie de Farrah Fawcett avec la frappe de John Bonham derrière les fûts, un chanteur à la voix d’une limpidité pas remarquée jusqu’alors, et surtout une belle cohésion dans l’interprétation de chansons redoutablement efficaces qui ne prétendent pas au génie.

Aucune raison de s’esquiver précipitamment, même pour aller s’extasier face à des légendes indie écossaises revenues chatouiller la fibre nostalgique de fans dévastés par une trop longue absence. On en connaît beaucoup qui vendraient père et mère pour avoir la chance d’entendre Teenage Fanclub en concert. Sans doute faut-il avoir succombé à cette madeleine au cœur des merveilleuses 90’s pour en goûter aujourd’hui toute l’ineffable saveur. Ce que j’en perçois une vingtaine de minutes durant, loin d’être désagréable, ne ressemble pourtant pas aux nues auxquelles les admirateurs de TFC les portent généralement. Chouettes mélodies, chouettes harmonies vocales, chouette guitares, mais je réprime un bâillement.

Il est temps d’aller découvrir une autre légende devant laquelle on a complètement oublié de s’agenouiller jusqu’à présent. Les adorateurs de Royal Trux ne trouvent généralement pas de mots assez forts pour évoquer le génie de ces demi-dieux bien déglingo. J’arrive trop tard pour autre chose qu’un relevé factuel : Quelques larsens qui s’étirent, une fille qui titube sous la capuche de son hoodies, un Raspoutine émacié qui a viré la corde MI aigu de sa Gibson SG, et au premier rang, un chanteur toulousain et un journaliste parisien visiblement subjugués de bonheur. J’ai encore raté un truc, je le ferai plus, juré. Invités de la première édition de TINALS, Death Grips m’avait fait fuir. J’observe quelques secondes sur l’écran géant la langue frétillante du chanteur dont le reste du visage est masqué par une forme suggérant un entrejambe féminin. Death Grips me fait re-fuir. De King Gizzard and The Lizard Wizard, je ne sais ni n’attends rien. La secousse sera d’autant plus forte. Deux batteurs lapins Duracell comme chez Oh Sees s’appliquent à dérouler un tempo binaire et soutenu qui ne variera guère, un harmoniciste s’époumone, trois guitaristes headbangers tapissent de riffs garage basiques un maelstrom précis sur lequel viennent rebondir des lignes de chant baroques au crétinisme assumé. Le psychédélisme pointe sans en faire tout un plat, dans une version ludique et goguenarde tout à fait bienvenue pour ce concert de clôture. La démarche à la fois loufoque et ultra rigoureuse de ces australiens évoque vaguement Zappa (pas mon kif, a priori) mais un truc irrésistible opère tranquillement.

Le roi gésier n’a pas besoin d’inventer la moindre pose, sa curiosité, sa virtuosité pas ramenarde et sa science musicale (échos de musique orientale, ottomane, latine) éclaboussent littéralement, nonchalamment, et ce bouquet final passionné, intelligent et distancié ressemble à un parfait résumé des trois soirées écoulées. Bravo, Ceci n’Est Pas une Chanson de l’Amour, à la prochaine...


Le 20 juin, par Manu

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