Dashiell Hedayat "Je ne sais même plus si je pense"

Label : Shandar


« Warning : this record must be played as loud as possible, must be heard as stoned as impossible and thank you everybody ».

Soit.

D’une manière générale, la drogue m’a toujours intéressé. La prendre, l’analyser, la comprendre, s’y perdre, s’y échapper, la laisser faire. Bon alors ok, commencer un article par ce genre de déclaration pourrait passer pour de la provocation prosélytique au mieux ou pour de la digression nostalgique au pire, mais non, en aucun cas. D’une part parce que j’en ai rien à foutre de provoquer quoi que se soit et qu’il me parait tout à fait légitime d’en parler honnêtement en terme de ressenti et d’autre part, parce qu’il m’arrive d’en prendre encore et sans faire une quelconque apologie. Le fait de s’intoxiquer est complétement personnel, celui de l’évoquer sincèrement sans fanfaronner est quasi un acte social. Ouais.

"Eh Mushroom, Will You Mush my Room  ?"

L’avertissement cité en préambule et crédité sur la version originelle d’Obsolète, second opus de Dashiell Hedayat sorti en 1971 sur le label français Shandar (qui mériterait à lui seul un article conséquent tant son avant-gardisme et sa liberté totale ne pourrait plus exister à ce jour) est particulièrement en phase avec le contenu. La drogue y est omniprésente au vu de l’altération des esprits des personnes qui ont participé à l’enregistrement. La réalité n’existe plus vraiment, l’artificiel fait office d’environnement étrangement beau et résolument incohérent. Ça part dans tous les sens, c’est assez dérangé, mais paradoxalement, ça illustre de manière parfaite l’activité de neurotransmetteurs, dopamine en tête, stimulés par des substances diverses et prises en masse dans un contexte psychologique ouvert et favorable.

"Il y a une fille que j’ai aimée

À la fin de la nuit

J’étais à contempler les novas

Les anneaux de Saturne

Je veux dire…

J’étais mon jean vide et mon blouson

Qui flottait à un bâton d’os

Les os friables de la came

J’étais le singe du travelo

Oui ! J’étais vraiment lui

Le cul rose sur le rebord du caniveau

Le singe du travelo

Et ce petit doigt noir

Tu sais, qui caressait mon cul

Comme je suis une plaie ouverte…

Mon nez, je veux dire…

Mon nez où s’engouffraient les autos

Comme dans un tunnel…

Mes narines avec leur tuyau d’échappement

Des nuages d’héroïne

Le cheval vapeur

Horse Power, Horse Power"

La baise y est consentie mais détournée de l’instinct primaire. On se touche, on se lèche, on copule dans une extase de sensations diffuses et affectées mais bien réelles. On est à des années lumières de Jacky et Michelle quoi. On se parle (souvent à soi même), on sort des codes, on se laisse porter, on explore tout azimut. L’esprit dérape vers des zones inconnues où tout parait possible et imaginable. Straight, ça ressemble à une expérience, dopé, c’est de la factualité.

Osbolète a été enregistré au Chateau d’Hérouville (studios de Michel Magne, cf google si tu connais pas) en une semaine sous l’influence notoire des champignons hallucinogènes, des acides et de la chasse au dragon (inhalation des vapeurs d’héroïne chauffée dans du papier alu). Il y est question de chats, de rêves inachevés, d’une fille de l’ombre ("entre ses seins c’est si sombre"), de paranoïa qui s’éclaire lorsqu’on ouvre un frigidaire (sic) et d’une Chrysler rose dans laquelle on fait l’amour complétement arraché.

"Le levier de vitesse porte un cœur gravé

Il y pend des bas troués

Et Sally au moment de monter me dit :

« Ta Chrysler est défoncée »

Oui, mais on est tous défoncés !

Une Chrysler, une Chrysler rose,

Oui une Chrysler

Et Sally me dit, le levier de vitesse en moi !

Non ! C’est moi !"

On y entend William Burroughs déclamer de courtes phrases de sa voix caverneuse, l’alors tout jeune fils de 4 ans de Robert Wyatt à qui j’ai l’impression qu’on fait dire "In Ohio I’m so high", de l’écho tout azimut, des guitares folles, une section rythmique impeccable, des bruits chelous, des cris, des râles, des mélodies incroyables, des paroles beat, quatres morceaux qui durent de 2 minutes à 20 minutes et des gens surdrogués. Pour cet enregistrement, Dashiell Hedayat fut aidé par les membres de Gong , alors présents à la même période sur les lieux de l’enregistrement. Son auteur principal a toujours plus ou moins minimisé l’importance de leur participation sur la réalisation du disque. Comme je n’aime pas du tout Gong, j’ai clairement envie de dire que je suis d’accord mais ok, c’est purement subjectif et je n’existais pas encore pour pouvoir le constater.

Le disque ne se vendit bien évidemment pas du tout. Dashiell Hedayat arrêta de faire de la musique pour se consacrer à la littérature sous le nom de Jack-Alain Léger (vous pouvez lire au passage Monsignore, excellent parodie de polar), s’éloigna progressivement la drogue, puis sa bipolarité commença à sérieusement l’ennuyer. Il se déclara islamophobe au début des années 2000 et se jeta du huitième étage de son appartement à Paris en 2013.

Obsolète est le plus grand disque allumé et libre de tous les temps et Cielo drive, dernier morceau du disque, le meilleur moment de musique que je connaisse. Les paroles sont complétement géniales et affectées. Kill all hippies !

"Le matin au fond de mon lit

Je me tasse

Et à peine je vois le petit vasistas

Son carré de visage

Et ses deux yeux mouche

Des rêves inachevés

Notre villa

Il y a dans l’escalier

Du soleil dans le grenier

Protégé par la poussière des verrières

Deux chats sont assis

Des griffes sous le reflet

Notre villa

Des rêves inachevés sous le grenier

Du lierre dans l’escalier

Protégé par la poussière des verrières

Le soleil comme les griffes du chat qui dort

Le reflet dans la nuit

Des cris de comète dans les cheveux

Des anneaux de Saturne à chaque doigt

Des larmes de sang

Qui sont comme autant des novas

Du soleil dans le grenier

Des chats dans l’escalier sont assis

Leurs griffes entre lesquelles il faut passer

Et haut dans le grenier

Ton sourire mouillé

Ta lèvre qui se soulève lentement

Malignement sous la prunelle de tes dents

Toi et moi

Toi et moi

Assis là dans l’herbe

Toute la nuit à attendre Dieu sait quoi

À fumer la fleur qui fait des fleurs au cerveau

Petits nuages l’escalier

Un visage dans le grenier

Les chats qui ne nous laisseront jamais passer…

Quelle comète mouillée dans tes cheveux

Des larmes de sang comme autant de novas

Entre les lames de parquet

Les anneaux de Saturne qui roulent

Mais ton doigt

Mais tu ne peux pas le retirer

Je veux dire les anneaux

Le doigt je,

Je veux dire toi

Sur la platine un disque de Soft machine

Des chats qui hurlent dans l’escalier

Et toi

Notre villa

Et on va à l’interrupteur

Des nuages dans le compteur d’électricité

Ton visage vole dans la poussière des verrières

Deux chats dans l’entrée

Entre les bouteilles de lait

Notre villa

Des nuages dans l’électricité

Ton visage reflété dans le voyant du compteur

Deux chats

Des chats qui tiennent entre leurs griffent

Le lait de l’entrée

Il faudrait y aller

Le lait,tu sais bien

Il y a du lait à l’entrée

Il faudrait voir si on pourrait

Deux chats sont assis là

Ma paranoïa s’éclaire

Lorsque j’ouvre le frigidaire

Alors ou bien peut être

Deux fossettes en bas de son dos

Si beau

Au bas de son dos un visage

Reflété par le miroir terni

De son souffle le dernier appel

Depuis qu’elle n’est plus là

Deux fossettes en vas de son dos

Si beau

Au bas de son dos un visage

Reflété par le miroir terni

De son souffle le dernier appel

Depuis qu’elle n’est plus là

Est-ce que, ou bien alors ?

Je, ou bien peut être… "


Le 13 juin, par Boog

Dashiell Hedayat

Je ne sais même plus si je pense

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