The Cure "Les habits neufs de l’empereur Smith"

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De trois choses, l’une : soit vous avez assisté au concert que donnait The Cure à l’Arena de Montpellier le 18 novembre – auquel cas vous vous êtes forgé votre propre opinion, sûrement très différente de celle ici exprimée - ; soit vous n’y étiez pas, pour des raisons qui ne regardent que vous, mais vous connaissez forcément quelqu’un qui y était et qui vous a raconté ; soit vous n’en avez pas grand-chose à secouer. Dans tous les cas, l’exercice qui suit atteint rapidement une certaine limite, qui soulève la question de sa pertinence. Mais comme chez Rock it, on a le sens du devoir chevillé au corps, aussi fermement que le goût du risque, voici à peu près ce qui s’est passé vendredi dernier, entre étangs et rocades.

Comment un petit groupe punk de la grande banlieue londonienne a-t-il, avec quelques autres, inventé un futur musical pour une génération qui ne désirait rien tant qu’un chaos sans lendemain, et surtout sans lendemains qui chantent ? Des dizaines de bouquins et d’articles vous renseigneront mieux que moi sur le sujet. Ce qui me semble bien plus fascinant, c’est comment un groupe né de la frustration, ayant habilement bâti une partie de son répertoire sur ce sentiment, est lui-même devenu un complexe objet de frustration pour une grande partie de son public et pourquoi ce public-là ne peut malgré tout se résoudre à lui tourner complètement le dos.

Music for the masses

Comment un groupe dont le succès initial reposait en partie sur une forme de célébration romantique de la solitude, de l’angoisse, de l’ennui, du spleen adolescent, est-il devenu ce sympathique pachyderme passé maître dans le divertissement de masse ? Et pourquoi les gens ont l’air triste et sombre ? Vous posez trop de question, monsieur Jones… Parce qu’ils manquent… d’électricité (ouais, bon, c’est mon gimmick, copyright JLG) «  I must fight this sickness, find a cure », suffoque Robert Smith, en conclusion de Pornography (1982), chanson titre terrée au fin fond de l’album, là où plus aucune lumière ne filtre, là où l’acide lysergique fait vrombir et crisser des formes imprécises, dans un enchevêtrement de percussions anxiogènes. Vague froide, sueurs à l’avenant, fièvre de cheval et jument de nuit. Le remède à ce very bad trip, Smith le trouvera dès l’année suivante en opérant un virage spectaculaire, et probablement salutaire, vers la pop synthétique, le dancefloor et Top of the pops. Ce hiatus aura semé un trouble durable chez les fans de la première heure, autant que chez ceux qui ont sauté dans le train beaucoup plus tard, mais pour qui la fameuse trilogie Seventeen Seconds/Faith/Pornography demeure pourtant le cœur noir et palpitant de l’œuvre smithienne. On imagine mal, par exemple, ce titre interprété devant les dizaines de milliers de spectateurs quadra/quinqua qui ont récemment rempli Bercy, la halle Tony Garnier à Lyon et l’Arena à Montpellier. Et si certains le déplorent, ils sont bien plus nombreux, parions-le, à plébisciter de manière inconditionnelle l’étalage de tubes pop qui constitue désormais l’essentiel des longs sets du groupe. C’est d’ailleurs un constat plus qu’un pari.

Just like the old days

À la racine de ce mal délicieux : la nostalgie, camarade, et (presque) rien d’autre. Une nostalgie capable de faire vibrer, d’un titre à l’autre, pas moins de 14000 cordes. Mais pas toujours à l’unisson, parce qu’elles ne sont pas toutes pareillement sensibles, ni pareillement accordées. À cet égard, un concert de The Cure, en 2016 – mais c’était probablement déjà le cas en 1984 -, réserve forcément son lot de tiraillements, d’invisibles antagonismes… et de frustrations, donc. C’était mieux avant ? Pas certain, mais c’était autre chose, assurément. Je ne parle même pas de ces cohortes de corbacs hirsutes, de ces clones dont l’application mimétique confinait au ridicule (je sais de quoi je parle, croyez-moi), aujourd’hui métamorphosés en personnes aussi ordinaires que vous et moi, et dont l’apparence ne diffère guère, a priori, de celle de spectateurs qui se seraient déplacés pour Springsteen ou Souchon.

Quand, à la fin du concert, un copain pas encore trentenaire vous assène « je ne connaissais que quatre ou cinq titres, mais ça m’a fait penser à RTL2 », vous renoncez à le convaincre qu’avant sa naissance, un set de The Cure pouvait largement rivaliser en intensité et en tension avec quelques héritiers du siècle nouveau, champions du genre, comme Suuns, Liars ou Godspeed ! You, Black Emperor. Comment pourrait-il vous croire ? C’était mieux avant ? pas certain, en fait. Une chose est sûre : lorsque vous êtes un assidu de ces festivals ou chacun(e) affiche ses affinités pointues sur le torse, un habitué de ces concerts où il convient de circonscrire son enthousiasme dans un discret balancement de tête ou une minuscule ondulation du bassin, le dépaysement est ici sévère. Et ça génère, qu’on le veuille ou non, quelques parasites dans la réception d’une émotion qu’on aimerait pourtant nue, détachée, sans filtre. C’est compliqué, la foule ; c’est compliqué, le temps qui passe, et c’est compliqué d’avoir laissé la passion de la musique vous grignoter le cerveau au point que vous ne gérez plus qu’avec difficulté l‘antagonisme qui trouve sa place naturelle entre sens critique et emportements de jeunesse... Mais puisque vous êtes là, puisque vous l’avez voulu, désiré, puisque vous en rêviez, même, eh bien, il faut composer, inventer de petits arrangements, faire abstraction de deux-trois trucs vaguement agaçants : cette forêt de smartphones qui cachent « l’autre » forêt ; les claquements de mains qui accompagnent systématiquement les dernières notes de basse sur cette même chanson forestière (et tous les autres claquements de mains, à la réflexion, dès lors qu’ils se risquent à battre la mesure) ; le public qui reprend en chœur le motif introductif de clavier sur Play for Today (ce que j’avais pris pour une spécificité espagnole lors du concert barcelonais de Primavera 2012 est en réalité un genre de code international, un passage obligé, exactement comme Seven Nation Army, beuglé dans un réflexe pavlovien par les supporters de foot du monde entier). J’oubliais le gros relou qui, avec l’âge, a renoncé au pogo, mais pas tout à fait à être un gros relou, en revanche. Mais bon, pas grave… Non, rien de grave, en définitive. La gravité, de toute façon, n’est pas de mise, et même au milieu de cette broussaille de désagréments, il y a encore du plaisir à trouver, évidemment, bien évidemment.

« Et mes cheveux ? tu les aimes, mes cheveux ? »

Celui de voir débouler Robert Smith, d’abord, dont on sait depuis longtemps, tout comme lui, qu’il n’a plus grand-chose à voir avec l’icône des eighties qu’il fut. So what ? Faudrait-il donc lui en vouloir ? De quoi ? De n’avoir pas su mieux que nous entretenir l’illusion de l’éternelle jeunesse ? D’être encore là ? De ne pas s’être pendu dans sa cuisine à 23 ans ? Bullshit. Oui, Bob ressemble chaque jour un peu plus à la vieille Bardot, et de moins en moins au petit punk nerveux en pantalon fuchsia qui crachait crânement sa bile mélancolique avant même que ne débutent les années 80. Mais c’est bien lui, pourtant, et c’est toujours sidérant d’entendre cette voix que le temps n’altère pas, ou si peu (quelques aménagements à la tierce ou à la quinte inférieure, sur des lignes de chant désormais trop difficile à atteindre sur le haut de l’étagère). Et puis un concert qui débute avec Shake Dog Shake, ça reste quand-même un fucking shoot d’adrénaline, bordel. Gallup en baby punk de 56 ans, moulé dans son jean skiny et son t-shirt Iron Maiden, qui galope de cour à jardin et vice-versa en sarclant les mauvaises herbes avec sa basse jaune tatouée, c’est un pur cliché, certes, mais un pur cliché qui fonctionne à mort. On sent bien que la gestuelle manque un peu de souplesse, que ça fait comme ça peut, mais ça peut encore pas mal, finalement, et ça fait le show. C’est marrant, d’ailleurs, de voir comment les rôles ont été distribués au sein de cette formation. On a connu Simon Gallup plus discret et statique, le voilà désormais propulsé amuseur public, zébulon, caution rock sautillante. Et ça marche plutôt bien, il faut le reconnaître. On sourit en imaginant l’armada de kinés ou d’ostéopathes mobilisés pour qu’advienne chaque soir ce miracle : un grand gaillard presque sexagénaire ainsi courbé trois heures durant. Un athlète, en somme. Resonsable, quand-même, des plus bouleversantes lignes de basse de l’univers entre 1980 et 1983. Hey, rien que pour ça, on est prêt à lui pardonner ses bandanas glissés dans la ceinture, ses poses de rocker pur et dur, sa manie d’escalader les retours, jambes écartées (sait-il seulement que dans ces moments, l’une des caméras du bord de scène offre au public un plan serré sur ses parties ? Sans doute, oui…). En vrai, on peut pardonner à peu près tout à Smith et Gallup, pour la simple raison qu’ils SONT the Cure, et que ce groupe en activité depuis presque quarante ans n’est pas seulement un grand groupe (ce qu’on dit généralement de ceux qui remplissent des salles de 15000 personnes) mais surtout un super bon groupe, avec une histoire, un répertoire, des chansons qui sont autant de jalons dans la vie de machine et machin, et pas seulement parce qu’elles sont jouées (pour certaines) sur RTL2. À chacun son remède, et celui-ci est opérant, tout bien pesé. La suite, ce sont des arpèges givrés qui sonnent comme l’intro d’Israel, hymne des Banshees sur lequel Smith a jadis fait des merveilles. Fascination Street, ça me revient, est un des titres phares de ce qui reste probablement le dernier album « mythique » du groupe, Disintegration, mais à côté duquel je suis complètement passé. A Night Like This renvoie au temps de la curemania naissante, au temps des vidéos où le grand public découvrait ces types en larges costumes sombres, grimaçant sous leurs improbables jungles capillaires. Ça paraît assez fou aujourd’hui d’imaginer ces hordes de lycéens se découvrant à ce moment-là une passion pour le peigne, passant des heures à se crêper le chignon comme le faisaient leurs mères au temps des yéyés (pour un résultat sensiblement différent, c’est vrai), et s’identifiant à ce point à ce modèle bizarre. Quand je dis « hordes », il faut relativiser. Dans mon lycée, nous étions quatre ou cinq, tout au plus, et comme l’objectif était, au fond, d’afficher une certaine singularité, on ne traînait même pas ensemble. On se reconnaissait, on s’imaginait frères et sœurs d’âme, mais on se contentait d’un petit hochement de touffe et d’un demi-sourire entendu quand on se croisait. « Oh oh oh, I want to change it all ».

Comme un manche

On en était là de nos rêveries, de nos souvenirs télescopés, quand a sonné le réveil, brutal : Reeves Gabrels – artisan du son de Tin Machine, la pire période du Bowie 90’s -, jusque-là relativement discret, vient de dresser son manche de guitare à la verticale pour que tout le monde constate à quel point ses doigts se déplacent vite dessus. Voilà cinq ans que dure ce qui ressemble selon moi à une monumentale erreur de casting. Parce qu’honnêtement, qui a envie d’entendre une chanson de Cure sabotée par un solo de guitare à la Van Halen, à des années-lumière du jeu heurté, acide, mélodique et véritablement unique de Smith ? Smith lui-même, à l’évidence, et sans doute une grande partie de son public. Moi, je ne m’y ferai jamais. « Ouaaaaiiiis ! C’est ÇA, les Cure !!! », hurle le gros relou dans mon dos. Je crois pas, gros. Après la parenthèse The Walk se poursuit le tunnel The Head on The Door (Push, In Between Days, Sinking) que j’interprète comme une sorte de tendance, faisant un peu craindre qu’on ne remontera plus loin dans le temps qu’à de rares occasions. Et puis je me reprends : on va plutôt se détendre, profiter, abandonner toute crainte, s’abandonner, en dépit des rappels à l’ordre de Bob : « I am slowing down, as the years go by, I am sinking ». De fait, cette première heure roule plutôt très bien, ce qui a pour conséquence de me changer moi-même en gros relou, massacrant au passage quelques tympans avec mes sifflets suraigus entre les morceaux. Pour me calmer un peu, Bob attaque une série de titres qui ne me font ni chaud ni froid mais presque, période Disintegration, à ce qu’il me semble, et réussit quand-même à glisser au milieu l’inaltérable Charlotte Sometimes, dont les vertus lacrymales ont été vérifiées chez les plus braves et robustes d’entre nous. L’émotion dissipée, Gallup revient du côté de Gabrels pour lui adresser de sympathiques doigts d’honneur, auxquels celui-ci répond en lui touchant le cul. On sait déconner chez ces garçons.

Au KLM

Mais on sait aussi revenir au calme, et en particulier à celui qui précède la tempête. Celle-ci surgit avec One Hundred Years, ouverture âpre et tourmentée de Pornography, et là, plus question de rigolade. L’échine se hérisse sérieusement sous l’effet de cette guitare dont j’ai toujours imaginé qu’elle cherchait à reproduire la plainte déchirante, obsessionnelle, d’une bestiole prise au piège. Et en termes de piège, le texte de la chanson se pose un peu là. Probablement un des plus puissants, bileux et habités jamais écrits par Smith. Pas la plus mémorable interprétation ever ? Ouais, vazy, osef. On ignore encore que ce sera là la seule incursion de ce côté-ci - le plus obscur, sans le moindre doute - de leur pléthorique discographie. On ignore aussi qu’on écoutera l’album en boucle toute la semaine suivante, comme pour exorciser, vérifiant au passage qu’il ne contient pas l’ombre d’une scorie, qu’il n’affiche pas une ride. Pas le temps de souffler : le quintet clôt cette première période à peu près comme il l’avait ouverte, avec l’autre titre énervé de The Top : Give me It n’est sans doute pas la meilleure chanson du disque, mais dans ce contexte, elle assouvit à merveille un sérieux besoin de punkitude. Bob ne la braille plus comme par le passé, mais sa déclamation vaguement distante et détachée lui offre une seconde jeunesse. Éclatante. Le premier rappel traîne un peu du côté nineties avant d’aligner une paire d’incontournables extraits de Seventeen Seconds (ce seront les seuls, là encore) : Play for Today et A Forest, déjà évoqués plus haut. L’Arena est à peu près submergée de bonheur. Depuis les gradins, une amie me textote : « J’ai trop bu ! Du coup je trouve tout génial et j’aime tout le monde !! » avant d’ajouter : « À 20 ans, ça me faisait l’effet inverse ». Bon, ben là, je dois avoir dans les trente ans, alors, à vue de nez. Aurais-je davantage kiffé la suite à cet âge là ? Pas sûr. Pour son troisième rappel, The Cure se souvient de son statut de groupe de stade. Dès le premier morceau - un inédit tout neuf, nous dit Bob -, ça vire gros rock, ça fait la part belle à l’ancien guitariste de Bowie, et ça me fait renoncer à mon positionnement près de la scène pour aller chercher la bière qui ne m’aidera pas à atteindre tout à fait le degré d’euphorie de la copine perchée. Déterminés à ne pas faire retomber la ferveur générale, et au risque de décevoir quelques centaines de vieux machins encore pleins d’espoir, The Cure consent à demeurer « LES » Cure, en offrant un bouquet final hautement et exclusivement tubesque. Des Aristochats à Frodon pris dans la toile de la gardienne de Cirith Ungol, de Lovecats à Lullaby, les garçons ne pleurent pas un vendredi, jour du poisson et de l’amour, jour de claustrophobie et de handclaps dans l’armoire de mamie avalée par les flots. « Pourquoi ne puis-je être toi ? », demandais-je, en suant sur ma dissert’ de philo, à l’affiche nuitamment arrachée sur un panneau Decaux. « Fuck off », me rétorquait la tête sur la porte, sous son fond de teint vert sapin, ses cascades de cheveux de jais et ses deux billes rouges incandescentes cernées de bleu. Sérieux, tu crois que ça va me décourager ?


Le 25 novembre 2016, par Manu

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