Royal Blood "Méchanceté gratuite"

Label : Warner


En prévision des festivals à venir, je révise les groupes qui sont passés sous mon radar. Royal Blood, donc. Doux Jésus c’est tellement nul, fade, ringard. Je n’arrive pas à croire qu’un mec ait pris le temps et fait l’effort d’allumer un ordinateur, de se logger, de trouver une salle de réunion et un créneau horaire qui conviendrait à tout le monde pour discuter ne serait-ce que de la date de sortie de ce truc. Rien que d’imaginer ces mecs dans un bureau, je frisonne d’effroi, parce qu’au-delà du fait qu’ils pourraient recommencer, il est terrifiant de se dire que le quotidien de quelques individus a été consacré à la réservation d’un studio d’enregistrement pour ces musiciens, ou encore qu’un type a du entendre ces chansons et décider qu’il fallait mettre un overdub ici, ou plus de reverb là.

Je travaille à la CAF et mon boulot consiste à prendre des chiffres de la colonne A et de les copier vers la colonne B. Chaque fin de mois je lèche des enveloppes de 8h30 à 16h30 pendant deux jours et quelques jours plus tard quand ma paye est tombée j’emmène ma femme chez Grille Courtepaille pour un gueuleton qui se termine souvent en rapport sexuel (si la lune le permet). Bah malgré ça, j’aime mieux être à ma place qu’à celle, nom de dieu, du mec qui a travaillé sur la pochette de ce disque. Pourtant photographe c’est censé faire rêver comme boulot ! Que s’est-il passé dans ce cerveau malade qui explique que cette photo ait pu être choisie ? Pourquoi cette typo ? Pourquoi ce choix audacieux d’écrire le nom du groupe en noir sur fond blanc, au milieu ?

L’histoire nous apprend que les grandes catastrophes sont rarement le résultat d’une cause unique, qu’il y a eu une succession d’erreurs qui a conduit à la calamité. Les RH de la Société Générale se sont peut-être fait dessus en mettant Jérôme Kerviel au poste de trader, son management a été un peu trop confiant en ne lisant pas les messages d’alerte qui lui parvenait, et puis ce n’était peut-être pas le meilleur moment pour "déboucler" les positions de Jérôme Kerviel. Ou encore l’accident de Lady Di. OK, avoir un chauffeur ivre mort, dépressif et sous médicament, ce n’était pas une idée de génie. Rouler à 180 km/h en plein Paris : ne pas recommencer. La Princesse qui passe la tête par la fenêtre et agite sa culotte sous le nez des dizaines de paparazzi qui les poursuivaient : à sa place je n’aurais pas fait ça. Peut-être que si le chauffeur roulait moins vite et était plus sobre, il aurait réussi son drift entre les poteaux du Pont de l’Alma. On ne saura jamais, mais la leçon a retenir est qu’une série de décisions malheureuses, ou d’absence de décisions a conduit au résultat que l’on sait.

Combien de temps faut-il entre la décision d’enregistrer un deuxième album et sa publication ? Un an ? Deux ans ? Entre le moment où les mecs de Royal Blood se sont dits "c’est bon, on a assez de chansons pour aller en studio" et le moment où un gros bonnet a dit "C’est bon les gars, on sortira ça le 16 juin parce que nous savons que c’est le bon moment pour sortir ce genre de produit", il s’est passé, j’imagine, pas mal de temps, il y a eu pas mal d’instances, des réunions dans des bureaux (qu’il a fallu construire ! peut-être même qu’un sans-papier est mort au cours de la construction de l’immeuble qui au final servira à abriter les réunions au cours desquelles un crack s’est écrié "Lights Out, ce sera très bien comme single."). On pourrait imaginer que pendant toute la durée du processus, il y a bien eu un mec qui s’est dit "ouais non, je ne le sens pas". Contre toute attente, non !, le processus créatif est parvenu à son terme, le processus marketing est allé jusqu’au bout, le processus commercial a fini le boulot et le résultat est là : on a dix chansons rassemblées dans un recueil qu’on appellera album, et personne ne peut sincèrement penser que dans un an il écoutera encore ce disque. Un an ? Trois semaines ! Vous rigolez, dans trois semaines ce sera tout à fait oublié. Et qu’apprends-je ? C’est publié par Warner Bros. Warner Bros. ! Donc en 2017 il y a des gens qui travaillent chez Warner Bros. et qui se disent "Avant on sortait les Doors, les Stooges, Christopher Cross, les Flaming Lips, cette année on sort Royal Blood, business as usual."

On a beaucoup parlé de la perte de sens du travail, notamment dans l’industrie. Le mec chez Renault qui passe sa journée à fixer le même boulon sur les carcasses de voiture, il va voir défiler devant lui chaque journée quelque chose comme 160 Zoé ! (source : http://www.ccfa.fr/L-usine-Renault-...). Le gars quand le soir il sort au Motel et qu’il voit ses potes autour d’une bière, il a quoi à raconter ? Il n’a que dalle à raconter "ouais aujourd’hui j’ai serré des boulons toute la journée, comme hier et demain ce sera pareil". Le mec quand il va rencontrer des nouveaux copains en allant à un festival, si jamais je le croise, il aura quoi à me raconter ? Il n’aura rien à me raconter, voilà ce qu’il aura à me raconter : rien. Moi je serai là avec mes histoires de timbres et de levrette, mais lui il ne fait que serrer des boulons toute la journée. Et en fait avec ce genre de disques, on découvre qu’il y a des mecs (et peut-être des meufs aussi) qui font la même chose, dans des bureaux climatisés. Les mecs sont là sur LinkedIn ou Twitter avec des intitulés de poste genre "Project manager", ou avec le mot "Lead", des trucs comme ça, et ils vont être là quand on les rencontre "ouais je travaille dans la musique" mais leur boulot a autant de sens que celui du pauvre gars qui va s’esquinter la santé de 17 à 68 ans à serrer le même boulon sur un chassis de voiture, et le résultat c’est quoi ? C’est Royal Blood bon sang.


Le 21 juin, par Monsieur Masure

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