Radiohead "Pourquoi j’ai mangé Thom Yorke"

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Ça n’aura échappé à personne. Et a fortiori, pas à vous, fins limiers que des musiques bien moins exposées que celle-ci attirent dans les moindres recoins de l’internet : la grosse bêbête à cinq têtes de radio refait surface cet été avec une tournée sold out en quelques minutes (la routine) et un neuvième album paré de tous les atours de la boîte à fantasmes ultime (le traintrain). Ne serait-ce pas le bon moment pour une chronique de ce disque pas encore sorti ?

Vous êtes bien, là ? Un petit Saint-Raphaël ? Un Pernod ? Prenez vos aises, je vais un peu m’étaler… Bon, alors voilà… Figurez-vous qu’au mitan des années 90, je découvrais les Stones sur scène, silhouettes lilliputiennes passées au microscope du règne balbutiant des écrans géants. Le clou du spectacle devait résider dans l’irruption d’un très lointain jewish cowboy à voix de canard, invité à mugir avec eux sur leur reprise feignasse de son Like A Rolling Stone, après avoir assuré leur première partie. Mais la vraie sidération me vint plutôt de ce public bedonnant et dégarni, et des sacoches banane tressautant au rythme incertain de leurs dandinements entravés par le surpoids des ans. C’est absurde, mais je me souviens avoir trouvé cela particulièrement pathétique. Certainement parce que j’avais alors moins de trente ans. Pas spécialement disposé, donc, à envisager le rock sous un angle patrimonial, ni à comprendre comment cette musique pût être associée de près ou de loin à la notion de nostalgie. Et puis, je me trouvais là un peu par hasard ; heureux d’en être, mais plus amusé que réellement ému par le mythe. À vrai dire, mes jeunes amis, le rock, en ce temps là, on ne savait plus trop qu’en faire, franchement. On ne voyait plus vraiment à quoi ça rimait. Les jeunes Inrocks avaient beau s’échiner à nous rendre l’histoire sexy, la culture rave tendait à vampiriser ce résidu d’esprit rebelle, hédoniste et subversif - toutes choses jadis incarnées par le rock – que notre génération inerte et désabusée osait à peine revendiquer. Le concept de revival avait alors à peine germé dans la cervelle d’un génial DA de l’industrie musicale. Bowie n’était pas encore Lazare, ni même cette statue de commandeur spectrale et souveraine que l’on n’apercevrait bientôt plus que par intermittence : juste une star de quand on était petit, qui mordait à pleines dents le cou de la Drum n’ Bass ; un Madchester zombifié comptait les neurones que l’ecstasy lui avait laissés ; la scène indie embryonnait en dupliquant l’ADN du Velvet par ci, en shoegazant en rond par là, en brit-popant crânement dans son coin ; chacun dans sa niche, exhibant des crocs arrogants, confit dans son conservatisme au goût illusoire de vérité absolue. Mais pour l’essentiel, le rock se contentait de ressembler à sa caricature, avec l’air crétin de celui qui voit s’approcher un gros gâteau avec cinquante bougies plantées dessus. Aujourd’hui, bien-sûr, c’est différent : on sait que le rock est tiré d’affaire, plein de vitalité et d’énergie ; la preuve : on a le disquaire day, et des tas de structures et de dispositifs d’aide et d’accompagnement artistique. Les kids tout frais émoulus de formations onéreuses en médiation culturelle s’y épanouissent en caressant le rêve de devenir des « creative people », aussi cools que ces hipsters aperçus en 2012 aux terrasses des diners de Williamsburg ; le rock est la musique la plus prisée des publicitaires dès qu’il s’agit de vendre des bagnoles ou du sent-bon ; l’internet permet à n’importe quel ado d’en savoir davantage sur les Small Faces ou les Kinks que son grand-père qui les découvrait en surprise party à l’été 65 ; Pour mesurer l’intérêt d’un groupe, on comptabilise scrupuleusement les vues sur Youtube ; et en plus, chaque jour, ou presque, au Petit Journal de C+, il y a un vrai groupe de rock avec des jeunes gens appliqués à qui on demande de tout donner en 45 secondes ; vitalité, énergie, coco. Tu fais quoi ? du kraut-quoi ? Fais ce que tu veux, mais fais le vite et bien. Il faut que les gens soient contents d’applaudir, ok ? On le voit, rien dans tout cela ne permet de crier à la supercherie... Pardon, je fais mon vieux relou.

Chemin de con postal

Pas n’importe quel genre de vieux relou, hein ; le vieux relou qui en pince pour Radiohead. Hé oui, parce qu’en ce temps-là, mes chatons, il nous restait quand-même Radiohead à surveiller du coin de l’œil. N’étaient-ils pas nos Beatles à nous, à la fois populaires et exigeants, inventifs et iconoclastes, charismatiques et intègres, capables de se réinventer d’un album l’autre ? N’était-elle pas enivrante, cette fragrance d’absolu et de frustration mêlées qu’exhalaient leurs chansons ? Pas pour tout le monde, évidemment, et j’y reviendrai. L’absolu ayant été pulvérisé sur les murs d’une villa de Seattle à coups de 22, l’ultra lyrisme romantique coulé au fin fond d’un bras du Mississippi, il ne restait plus à Yorke et sa bande qu’à effacer l’ardoise et imaginer une route qui serait la leur, et à nulle autre pareille. Quand je dis : « nos Beatles à nous » je parle essentiellement en mon nom, bien sûr, mais un peu aussi au nom de tous ceux pour qui le summer of love, Apollo 11 et la guerre du Vietnam ne sont que les éléments disparates d’un espace-temps nébuleux aux couleurs indistinctes, les particules du brouillard qui les aura vu naître ; ceux qui étaient trop occupés à jouer aux billes pour avoir bien mesuré l’intensité de la déflagration punk ; ceux qui au lycée ont adoré Johnny Marr et Robert Smith (on m’a intimé l’ordre de ne jamais mentionner le nom de Morrissey dans ce webzine, sachez-le), fantasmant un romantisme et une mélancolie aussi attirantes qu’encore à peine accessibles. Radiohead débarque plus tard, et ces gars-là ont notre âge pile-poil ; cela fait toute la différence. Non pas qu’il faille à tout crin être en phase, d’un point de vue générationnel, avec son auditoire ou ses « idoles », mais on peut imaginer que ça crée des liens particuliers. Comme celui qui s’enracinera disque après disque, et gonflera à la fois le flot des adorateurs inconditionnels, et cette grosse boule dans leur gorge de chochottes émo. Je ne vous parle même pas de Creep, ni des premiers albums qui à force de dormir sur l’étagère, ont fini par s’imprégner du parfum légèrement écœurant de la nostalgie, et dont l’écoute ne suscite plus guère d’enthousiasme ; je parle plutôt d’un long chemin entamé il y a près de vingt-cinq ans et dont le tracé dévoile sur chacune de ses portions un nouveau paysage barbouillé à l’oxymore ; chaque fois plus aventureux et familier, âpre et apaisant, vertigineux et captivant. Un chemin lumineux dont la beauté ne se révèle qu’à l’aune de sa longueur, de son rapport au temps, de ses méandres, de ses belvédères successifs qui permettent d’embrasser du regard un ensemble assez cohérent et néanmoins truffé de surprises réjouissantes pour peu qu’on consente à abandonner dans les hautes herbes toute crispation, toute idée reçue ; un chemin rassurant dont on ne s’éloigne que pour mieux le retrouver, plus loin, toujours.

Armes et cycles

Le chantier est aussi vaste que le chemin est central, et les options ne manquent pas : Naviguer vers la lune, se prouver des choses, sortir les couteaux, visiter les pyramides, aller dormir, grimper aux murs, laisser tomber, arrêter de chuchoter, disparaître complètement, abandonner les fantômes. Un véritable catalogue Manufrance du mal-être post-adolescent. Mais c’est quoi, au juste, le job de ces cinq garçons ? Je dirais, comme ça : doser l’épilepsie et le grand frisson, ménager la fièvre et le fou (le mièvre et le mou, grinceront les bileux), la furie et l’inouï. Et surtout, gérer l’affaire sans trop de calcul. Or, dieu sait si parmi toutes les manigances, les fourberies, les vilénies dont leurs détracteurs les accablent, le calcul s’invite plus souvent qu’à son tour. Mais il n’y a pas que ça. Le rejet (souvent viscéral) de Radiohead trouve mille raisons d’être. Certaines ne sont ni meilleures ni plus rationnelles que d’autres qui, à l’autre bout du spectre, servent à justifier l’engouement dont ils font l’objet. Et c’est bien le problème ; car là où il ne devrait être question que de musique, Radiohead est le plus souvent abhorré ou adoré pour des trucs tordus : un catogan un peu trop voyant, une chorégraphie de traviole, une ferveur quasi fanatique, une image arty absconse ; un taux de remplissage des stades et des arènes – et surtout une cohue phénoménale au moment de la mise en vente des billets - qui défient les lois de la raison et du music business, un positionnement oscillant frénétiquement entre l’effacement total et l’ubiquité médiatique, un statut encombrant (et discutable) de porte-étendard de la bobosphère, une posture de diva jouant sans cesse à cache cache, apparemment dépassée et accablée par un succès pas toujours clair à appréhender, ni, à l’évidence, facile à assumer ; bref, tout un tas de trucs idiots qui entretiennent et alimentent dans d’égales proportions la haine et l’idolâtrie.

Champagne supernova

Parce que Radiohead touche à tout et à tous, et avec les moyens de communication décuplés de son époque. Sans le faire exprès ? pas sûr, admettons. Ce qui n’enlève rien à ce paradoxe, aussi colossal que leur succès : Radiohead ne squatte plus les charts depuis belle lurette (leur unique tube date de 93) et même bardé de la plus mauvaise foi du monde, on ne trouvera rien dans leur discographie qui s’apparente de près ou de loin à une quête commerciale effrénée. Voilà qui ne simplifie pas le boulot de ceux qui aimeraient ne voir en eux que des collègues blafards de Kanye, Pharell ou Rihanna (pas de méprise : je n’insinue pas que les petits rois du R’nB ne sont que des dealers de daube). Moins inepte, à mon sens, la comparaison avec deux supernovas récemment consumées en fera pourtant défaillir plus d’un. Bowie et Prince, je veux dire, oui. Bon, il est évident que si l’on considère la flamboyance de ces deux monuments, l’extravagance de leurs multiples incarnations, la somme incroyable de classiques pop qu’ils ont semé sur leur chemin, et, pour résumer, leur empreinte dans l’histoire de la musique contemporaine, tout simplement, c’est vrai que Radiohead fait pâle figure. Ça va, je suis pas complètement teubé, hein. Et puis, il y a l’image surtout. Celle de cinq types en rang d’oignon avec des mines d’endives inexpressives, sapés chez Uniqlo et semblant s’excuser d’être là … pour le glamour, vous repasserez. Mais ça colle finalement avec l’époque qui les a vus émerger, et dont je vous causais plus haut. N’empêche, on est dans ces parages là, mes cocos, j’en suis sûr. Jonny Greenwood n’est ni Mick Ronson, ni Robert Fripp, ni Roger Nelson ? Certes, mais comme eux (et certainement pas moins), il a développé un vocabulaire à la six cordes qui n’appartient qu’à lui : tantôt fluide ou heurté, ardent ou liquide, mais toujours très parlant, sensible et sensé, agrippé à l’instant ; Phil Selway n’est pas Sheila E ? OK, mais au rayon polyrythmies, syncopes et toucher de cymbale ride, ce garçon est un inventeur de formes stupéfiantes. Colin Greenwood ne slappe pas ? Tant mieux. Le groove n’a pas besoin de claquer sans répit comme l’élastique d’un vieux slip. Ed O’Brien a l’air d’un chic type, mais on ne comprend pas toujours à quoi il sert ? À sculpter et canaliser la matière sonore, je dirais ; à moduler stridences, cliquetis, arpèges et brouillards de guitare sortis d’on ne sait où, tellement intégrés au décor qu’on les jurerait produits par un ectoplasme. C’est dire la discrétion du type. Et cet autre gars un poil moins discret, là, Thom Yorke ? On verra plus tard… Reste malgré tout que pour un amateur éclairé de musique « indé » (et au-delà), Radiohead est un vrai problème dont il est préférable de se tenir à distance. Question de posture, encore. Parmi ceux-là, rares sont ceux à afficher ouvertement leur faible pour les gars d’Oxford. Et si par le plus grand des hasards, vous en croisez un ou deux à leurs concerts, ils seront forcément venus à reculons et ne manqueront pas de s’épancher en commentaires fielleux, avant, pendant et après. C’est qu’il ne faudrait pas dévier de ce postulat selon lequel tout ce qui remue les foules ne saurait présenter le moindre intérêt, ni artistique ni d’aucune sorte. Bon, pour Cohen, Young et quelques autres, de plus en plus rares, c’est différent, bien sûr. Cela dit, admettons-le, c’est très agaçant de constater à quel point Radiohead attire désormais AUSSI un public pour qui la musique n’est pas forcément une chose obsédante, vitale. Dans la masse, vous trouverez fatalement des gens qui viennent simplement prendre leur dose annuelle de gigantisme, et pour qui un concert de Muse, Elton John, Les Insus ou Yannick Noah ferait tout aussi bien l’affaire ; des pour qui l’important, c’est de pouvoir se retrouver au cœur d’une foule galvanisée, avec des watts en tsunami, un bon light show, de la clameur et des briquets qui s’allument quand il faut. Des qui veulent juste du spectacle, de la vibration pas chère (enfin, si, quand-même un peu chère, tout de même) partagée avec le plus grand nombre ; une illusion de philanthropie, de cohésion sociale ripolinée aux bons sentiments, qui se volatilisera comme par enchantement une fois l’instant passé. Autant dire que pour tout situationniste qui se respecte, Radiohead et son public constituent les deux faces d’un même astre hideux ; côté pile, le cauchemar ultime ; côté face, le réceptacle idéal de tous les sarcasmes. Il est d’ailleurs troublant de mesurer à quel point les thèmes qui affleurent dans les textes cryptés du weirdo en chef le rangeraient paradoxalement dans le camp de ses propres contempteurs plutôt qu’au cœur de la multitude, réputée bêlante et lobotomisée. Pas de problème, mettons ça sur le compte du cynisme révoltant d’un bébé à jeter sans hésiter avec l’eau du bain. Ou d’une schizophrénie entretenue comme le meilleur des arguments commerciaux. Oh, bien sûr, je caricature à dessein, avec à l’esprit, cette idée selon laquelle le monde se divise en deux catégories : ceux qui creusent, et ceux qui…

La surenchère du désir fou

Il ne s’agit pas de se défiler : il faut reconnaître et assumer l’existence de ce drame minuscule et universel du fan de base qui se sent dépossédé. Et engoncé entre ceux qui kiffent et vomissent avec le même zèle imbécile. Parce que l’attente fébrile d’un album de Radiohead, sa découverte extatique (oui, ça arrive), son écoute obsessionnelle appartiennent sans l’ombre d’un doute au registre de l’intime et n’appellent aucune projection dans quelque hypothétique célébration à grande échelle. Parce qu’on le sait bien, Thom Yorke ne chante que pour toi seul(e), mon coco, ma cocotte. Et ça fait bien se bidonner des cohortes de vilains trolls, oui. Mais chouiner sur la popularité ahurissante du groupe d’Oxford, cela ne reviendrait-il pas à donner du crédit à l’aversion qu’elle leur vaut par ailleurs ? « Chouiner » offre la clé d’une autre porte que l’on ouvrira plus tard. En attendant, notons que pour certains haters, guère plus imaginatifs que les autres, le groupe est tout juste bon à croupir au fond du même sac à vomi que Muse et Coldplay. Déjà-vu ? Oui, en effet, chez ces rockers au cœur pur des années 80 pour qui U2, Depeche Mode, The Cure, Alphaville, Indochine, The Smiths, c’était la même mauvaise mayonnaise niououève. On est d’accord, ça ne tient pas debout. D’ailleurs, il est peut-être temps de parler de musique. Mais il est surtout plus que temps de vous préciser d’où je vous écris cette fausse chronique d’un album dont rien n’a encore filtré (si ce n’est le commentaire sibyllin et tristement prévisible d’un manager rapportant « qu’il ne ressemble à rien de connu », etc.), ce délirant report d’un concert que je ne verrai pas.

Nous y voilà ; et vous l’aviez flairé, petits malins que vous êtes : je vous écris de ce cul-de-basse-fosse tapissé de la plus crasse des frustrations, d’où émergent des grumeaux de jalousie verdâtre. Ayant lamentablement échoué à décrocher un des 4000 sésames mis en vente un certain jour J à 10h pour leur concert lyonnais de cet été, je dois bien avouer que je suis vénère, les gars. Je vais rater la tournée de Radiohead parce que ne me suis pas levé aux aurores pour aller pioncer contre le rideau métallique de la FNAC en attendant son ouverture ; parce qu’il fallait à minima être un hacker au cul bordé de nouilles pour espérer mieux que la 79 437e position sur la liste d’attente virtuelle de ceux qui se sont tous connectés à l’heure indiquée ; parce que si mes nuits au Rockstore étaient plus belles que vos jours à la fac, elles ne m’ont pas aidé à décrocher le job idéal qui me permettrait aujourd’hui d’improviser en toute quiétude une escapade Berlinoise ou Lisboète ou Barcelonaise au débotté, et… oh, chérie, regarde moi ça, c’est incroyable ! Radiohead, ils jouent là ! Oui mais non. Il y a ceux qui creusent, et il y a ceux…

De toutes façons, c’est sûr, il va pleuvoir…

Je vous préviens : le premier qui en revient en pérorant « c’était nul » ou même « bof », ben, c’est pas compliqué : un taquet, direct. Bon. D’accord, ordinateur ; a priori, un fan de Radiohead aura toujours plus de mal à paraître top crédible en osant ce genre de rodomontade virile que, au hasard, un sujet de sa majesté Lemmy, seigneur du décibel et de la testostérone. Lequel, juste avant de riper malencontreusement, nous aura gratifié de ce verdict sans appel : Radiohead, c’est pas du rock. La belle affaire. Keith Richards, un autre roi du rock, pas encore ripé, lui, ne dit pas autre chose. Et c’est vrai, le rock vitrifié et muséal de ces légendes d’hier ne trouve guère d’écho dans la musique du quintet. Franchement, c’est tout sauf dommage. Je pourrais persiffler que l’histoire ne retiendra de Mötörhead qu’un majeur levé et des sourcils broussailleux sous un chapeau de con fédéré (RIP), mais ce serait m’exposer à une bien légitime levée de boucliers ostrogoths, et puis, ce ne serait guère plus finaud que ces crachats que je m’emploie à essuyer. En ce qui concerne les allégations du pirate des Caraïbes septuagénaire, disons qu’on n’écoute pas Let it Bleed pour y déceler les germes de l’ensemble de la production musicale du XXIe siècle, que je sache. Par ailleurs, et jusqu’à preuve du contraire, le coup de pied au cul du rock sale gosse de 77 à la musique supposée pompière a certes été salutaire à bien des égards, mais ça n’a pas suffi à transférer une once de génie du cerveau de Robert Wyatt à celui de Sid Vicious. Cette opposition relève d’un combat d’arrière garde qui sent grave le rance et la bibine frelatée. Limite, ça me fait penser aux saillies réac’ du rebelle Renaud, c’est vous dire. Le derby « indie » Vs « pas indie » n’a pas meilleure mine. Les kids s’en cognent depuis longtemps, et ils ont bien raison. Reste que Radiohead incarne mieux que quiconque l’ineptie avérée de ce distingo. Nés de l’indie sous la coupe d’une major, les voilà désormais maîtres absolus de leur lucrative entreprise, donc largement assurés de la plus totale indépendance alors qu’ils drainent d’incroyables marées humaines, innocents aux mains vides et aux poches pleines. Ça c’est pour le versant économique de l’affaire. Pour ce qui est de savoir si le terme « indie » matérialise encore une quelconque frontière stylistique infranchissable, I might be wrong, mais il me semble bien que non, non et non. Mais Lemmy (RIP) avait mille fois raison : Radiohead c’est pas vraiment du rock. Enfin, si l’on considère que le rock a l’obligation absolue de s’en tenir aux sempiternels quatre accords déroulés sur 2’38’’ de canevas binaire ; le devoir de respecter un supposé code de mauvaise conduite ; la charge de se choisir un culte ancien et d’en observer scrupuleusement le dogme. Et en la matière, ce n’est pas le choix qui manque : Punk rock, psychédélisme, krautrock, garage, sixties, drone, sunshine pop, soul ; plus que n’importe quelle autre, l’époque est au recyclage tous azimuts ; elle a besoin de repères ; et plus c’est vintage, plus c’est rassurant ; plus ça permet de se raccrocher à ces vieilles branches, témoins d’un temps forcément plus authentique et exaltant, que l’on ne peut que fantasmer faute de l’avoir vécu. Son héritage consiste en un vaste cirque aux relents conservateurs, un libre-service (optimisé par les pipe-lines numériques) de tropismes-panoplies en tous genres dont l’adoption vous garantira un strapontin dans le cercle des initiés. Radiohead ne brille peut-être pas par son sens de l’humour et de l’autodérision, c’est sûr, mais le groupe se prend-il finalement plus au sérieux que ces guides de vertu et de bon goût bien caréné que nous connaissons tous, et qu’il nous arrive même d’être, parfois ? Notre monde ressemble de plus en plus à une blague désolante, pas de doute, mais faudrait-il pour autant, histoire de paraître absolument plus malin et avisé que son voisin, verser de manière inconditionnelle, limite intégriste, dans la crétinerie régressive des Ramones, inhaler le seul parfum de souffre du Velvet, ou s’oublier dans la célébration exclusive d’une obsession lysergique à la manière de Spacemen 3 ? Et s’y cramponner comme un morpion apeuré ? J’ai bien ma petite idée, qui vaut ce qu’elle vaut.

Ceux qui creusent

J’aime Radiohead comme j’aime Suicide, Joao Gilberto, Blonde Redhead, Thelonious Monk ou la musique traditionnelle du Burundi : en premier lieu pour ce que leur écoute provoque chez moi : Abandon, plénitude, trépignements, frissons, suées, tachycardie, picotements : toute une gamme d’émotions très variables ; et ça passe sans filtre, vous savez bien ce que c’est. Pas d’interférence. Emetteur, récepteur, et entre les deux, rien que de l’air qui vibre, et la magie indescriptible qui va avec. Ça vous attrape et vous n’avez pas besoin de vous demander ce qui se passe ; ça se passe, point. Ce n’est pas très compliqué, c’est d’une évidence biblique, même, mais après tout, pourquoi ne pas le rappeler ? Et peu importe que ça se passe aussi ailleurs, chez d’autres, avec de l’air qui vibre pareil ou pas. Adèle et Michel Sardou savent aussi faire vibrer l’air, d’une manière qui provoquera probablement des haut-le-cœur chez nombre d’entre nous, mais la qualité de l’émotion chez leurs récepteurs consentants ne saurait être méprisée. Tiens, en relisant cette phrase, je me demande si je ne l’ai pas piquée à Lemmy (RIP)…

Mais creusons, creusons. Ce que j’apprécie particulièrement chez Radiohead, c’est, je crois, leur manière de ne pas laisser leurs références affleurer de manière trop ostentatoire, de se passer des clins d’œil appuyés, de ne pas chercher à sonner comme Roy Orbison ou Roky Erickson ou Sly Stone ou Steve Reich ou Syd Barrett ou John Lydon ou Randy Newman ou Kevin Shields ou Lawrence ou Lux Interior ou Peter Kember ou Mark Hollis, même si on peut supposer que la musique de quelques uns de ces types les a autant nourris que vous et moi. Sans parler de cette propension, tout aussi appréciable, à ne pas s’enferrer dans un registre exclusif, un son immuable, mais de creuser au contraire dans des tas de directions, avec l’excitation d’orpailleurs qui ignorent ce qu’ils vont découvrir, et avec l’envie manifeste de se surprendre eux-mêmes. Mélodie, harmonie, rythme offrent des combinaisons infinies qui méritent d’être explorées autrement qu’en se fondant dans un moule ou un autre, en se cloîtrant dans un de ces carcans identitaires qui ne génèrent que de l’entre-soi. Enfin il me semble ; je ne voudrais pas paraître trop sentencieux et donneur de leçons, n’est-ce pas… Raté ? tant-pis.

« Pourquoi les gens ont l’air triste et sombre ? » - « Vous posez trop de question, M. Jones… parce qu’ils manquent… d’électricité… »

Tu imagines que je verse dans le prosélytisme ? Tu crois vraiment que je vous veux encore plus nombreux à me chourer ma place de concert sous le nez ? Détrompe-toi, camarade. Si mon verbiage a des accents de lettre ouverte au fan de Radiohead que tu ne seras jamais, ce n’est pas pour te convaincre que j’ai raison, et toi, tort. Bien que je ne vois pas de raison objective de se pâmer devant Nick Drake tout en refusant de prêter ne serait-ce qu’un bout d’oreille aux arrangements de cordes luxuriants et à l’entrelacs d’arpèges de Faust Arp ; même si les arabesques vocales de Yorke ne m’apparaissent pas plus risibles que l’auto-envoûtement érotomane de Tim Buckley, et que son sens de la concision pop ne me semble pas à mille lieues de celui d’un Robert Wyatt, disons. Non, je ne tiens vraiment pas à ce que tout le monde aime Radiohead. Mais l’ouverture automatique de la boîte à vannes à la moindre évocation du groupe me fatigue, j’avoue. Je le répète, tout ça me semble relever d’une posture un peu idiote. Maintenant, on peut toujours discuter du fond et ouvrir plutôt cette fameuse porte à travers laquelle filtrent les chouinements évoqués plus haut. Ce qu’un de mes amis, socialiste, qualifie de musique « ouin ouin ». On voit bien ce dont il est question : le registre plaintif dans lequel Yorke, derrière sa porte, se complairait perpétuellement. « Je ne comprends pas pourquoi les gens ont peur des idées nouvelles, moi j’ai peur des vieilles idées », disait John Cage. Certes, il disait aussi, en gros, que l’art en général et la musique en particulier s’accommodent mieux des aléas et de l’indétermination que de l’intention appuyée. Or les accords mineurs et les lignes mélodiques réputées geignardes de Yorke n’ont pas grand-chose à voir ni avec le hasard, ni avec une quelconque neutralité, c’est vrai. Elles sont souvent le véhicule d’émotions très ciblées qu’un certain nombre d’auditeurs rechignent à se laisser dicter. Désarroi, trouble, doute, frustration, fatigue, colère froide. Encore que ce ne soit pas si systématique. Chez Nirvana, Chokebore, Low, Cat Power, Tindersticks, on trouve ça classe, juste et poignant ; chez eux, ce ne serait donc que du chiqué. Sauf que dans Radiohead, on entend parfois une voix blanche, des flottements et des manipulations sonores qui ne s’accrochent pas à l’expression d’un sentiment défini, et tiennent manifestement du jeu ou de l’expérimentation. Prétentieuse et bavarde, m’objectera t-on (je n’invente rien), au motif que ce genre d’exercice serait réservé à ceux qui savent, et qui ont choisi clairement leur camp. L’expérimentation, d’accord, mais pas mélangée à de la pop, pas adossée à ces guitares nerveuses, et surtout, pas dans des arènes, voyons. On peut parfaitement se prémunir de l’âpreté et de la laideur du monde en développant un salvateur sens du burlesque, voire de la gaudriole ; une distanciation rigolarde ou grinçante ou naïve. C’est sain, et ça fait du bien. Certains font ça admirablement (Pavement, Dinosaur Jr, Daniel Johnston, The Chap), et c’est super, le plus souvent, mais ça n’en fait pas pour autant la seule issue. Radiohead, à l’évidence, a choisi une autre voie. Il s’agirait, pour ce que j’en perçois, d’exorciser la noirceur du monde en lui opposant une forme délibérée de beauté, discutable à bien des égards sans doute, mais qui passerait par des strates de guitares éthérées, des voix séraphiques, des glissades sonores censées figurer le rêve, l’apesanteur ou la perte de repères. Le spectre du prog-rock, repoussoir ultime, s’invite donc fatalement en de telles circonstances. Il n’est pourtant pas question ici de virtuosité baroque, d’heroic fantasy, d’odyssées interstellaires ni d’aucun de ces concepts embarrassants qui flirtent avec le rayon vert et la brume mauve, ou disons la nausée, pour faire court. C’est autre chose, c’est ailleurs, c’est unique et prenant. Ce faisant, Radiohead affiche clairement un manque de légèreté, un déficit de fun et de coolitude qui, on le comprend bien, ne saurait lui attirer les bonnes grâces des exégètes de la chose rock. Radiohead, c’est chiant. La formule, lapidaire, fait florès. On s’en remettra une fois de plus au père Cage : « si un bruit vous dérange, écoutez-le ».

Ou pas. Enfin, faites comme vous le sentez, vraiment. Moi, il faut que je me dépêche de boucler cette longue litanie puisqu’on me souffle dans l’oreillette que la parturiente a perdu les eaux, que le gros animal gorgé de larmes et d’adrénaline s’apprête à pousser son neuvième vagissement. Une question de jours. J’aurai l’air malin si je me fais doubler…

Mais on n’est jamais vraiment pressé de conclure quand il s’agit de ce groupe. Parce que tout se joue dans un temps suspendu, dans son étirement, ses torsions, distortions et vortex multiples. Tenter de décortiquer Radiohead, c’est se coller à l’insaisissable, à l’ineffable, à l’incomplétude. Les leurs et les nôtres, ce qui au bout du compte, revient au même. Il n’y a pas de message, pas de jugement, pas d’énoncé, pas d’adresse. À moins que l’adresse, ce ne soient ces impossibles que l’on porte au plus profond, et dont chacun fait un peu ce qu’il peut. Depuis l’autre bord du gouffre, ils nous crient des trucs que l’écho déforme, et qui ne sont ni des encouragements, ni des mises en garde ; juste des signaux par lesquels le gouffre apparaît, et avec lui, le vertige, tiens. Démerde toi avec ça, ou va t’asseoir ailleurs, plus loin, là ou tu pourras contempler, l’air goguenard, toutes ces pieds ballants au dessus d’un vide si voyant qu’il te fait oublier le tien. Des années que ça dure, et on peut raisonnablement penser que ce nouveau disque n’y changera rien, du moins sur le fond.

Pour ce qui est des formes, peut-être ne seront-elles pas encore super nettes, le moins identifiable possible, puisque c’est de ce côté-là que Yorke semble entraîner ses acolytes (et nous avec), depuis des lustres, sans parvenir à renoncer aux chansons, ce dont on ne se plaindra pas. Les rumeurs, comme d’habitude, vont bon train. Il semblerait qu’il y soit question de sorcières à brûler ; il se dit que toutes les batteries ont été doublées, que les guitares auraient encore une fois été mises en sourdine ; qu’on ne risquerait pas l’électrocution à chaque coin de refrain (si refrain il y a) ; on prétend que le sud de la France leur irait bien au teint, qu’ils ne s’y seraient pas sentis trop mal. Beaucoup de spéculations, peu de certitudes, voilà qui est plutôt raccord. Ce qu’on souhaite, et dont on doute à peine, c’est qu’ils réitèrent ces étranges tours de passe-passe dont ils ont le secret : une résonnance de piano qui vient vous chatouiller cette terminaison nerveuse dont vous ne soupçonniez pas l’existence ; l’échine qui se hérisse sous l’effet d’un souffle fragile, extraterrestre ; la sidération qui naît d’une suite d’accords sans pédigrée. On meublerait volontiers le gouffre avec quelques unes de ces ces chansons qui tiennent un peu du miracle, de l’alchimie, de la concordance des astres ou que sais-je encore. Mais on peut dès à présent exprimer une certaine gratitude aux garçons : pour l’attente, pour le désir qu’elle fait croître, et qui déjà, sont signés Radiohead. Tout comme l’est la clameur qui monte en une courbe parfaite dans le faux silence d’une chanson achevée, et dont je ne pourrai cette année qu’entretenir le souvenir, puisque Radiohead est aussi le nom de ma frustration, le nom des paysages d’été que je traverserai, et le « R » manquant des mois qui s’annoncent ; l’ingrédient de vie qui rend la chaleur plus accablante, la nuit plus fraîche, le jour plus long et lumineux, la joie plus solaire, la mélancolie plus profonde et l’air du temps plus vif. Et toi, plus vivant.

On ne devrait chroniquer que des disques pas encore sortis, des objets de désir, parce que le désir comble tous les gouffres, il se passe très bien d’objectivité, de rationalité, de mesure qualitative. Tu le sais bien, toi qui commandes chaque année trente disques à d’obscurs labels de l’Oregon ou du Dakota, qui bien sûr, ne deviendront pas tous d’inséparables compagnons de bord de gouffre, puisqu’honnêtement, de combien de disques as-tu vraiment besoin dans une année ? On ne devrait chroniquer que des disques pas encore écoutés, ou alors, des disques avec lesquels on a déjà vécu longtemps et dont on sait la force des liens qu’avec nous ils ont su tisser. La profusion ne comble pas les gouffres et ne fait pas taire le silence. Et si le monde se divise en deux catégories, Radiohead parviendra toujours à te persuader que tu es de ceux qui ont un pistolet chargé.


Le 1er mai 2016, par Manu

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