Chassol "Review Chassol + My Tiger Side au Jam"

Label : Tricatel



CHASSOL / MY TIGER SIDE – Festival Tropisme, le Jam, 18.02.14.

Indie à mort, Chassol ? Aucune réponse à cette très mauvaise question, au moment de franchir le sas du temple montpelliérain du jazz, pour l’un des premiers concerts programmés dans le cadre du festival Tropisme. Mais avant de se faire une idée sur cet intrigant sound movie sauce tandoori, c’est avec plaisir qu’on retrouve en ouverture notre tigre du Bengale (et des Corbières) préféré : Rémi Saboul aka My Tiger Side.

Sans doute faut-il être né sous Giscard - à minima - pour se souvenir que ce garçon s’est jadis illustré au sein de Drive Blind, mythique comète noisy nîmoise. Et qu’on lui doit aussi – entre autres choses - le riff acide du tubesque Le Mobilier de « rinôcérôse ».

On le sait, le tigre a un appétit féroce qui fait plaisir à voir. Celui ci a ingurgité des tonnes de jazz, de soul, de pop, de garage, de shoegaze et plus encore, avant de se décider à pointer son museau hors de la jungle avec un projet solo totalement instrumental. La guitare y joue les planches de surf pour de chouettes glissades contemplatives, entre Mer de la Tranquillité et déferlantes hawaiiennes. Les strates s’empilent et s’imbriquent comme les séquences mouvantes d’un rêve cotonneux. Les sons s’étirent, s’alanguissent, se répondent et se retournent sur fond d’images mantras, visions new yorkaises engourdies et fragmentées, tandis que le tigre trifouille, tripatouille et déforme les notes surgies de son système quadriphonique « tigerphonic ». Parce qu’on l’a découvert dans un cadre plus confiné, intime et tamisé que celui-ci, et que la quadriphonie donnait alors toute la mesure de son pouvoir déboussolant, on déplorera toutefois qu’une configuration scénique aussi frontale et « classique » ne rende pas totalement justice aux superbes canevas oniriques et sensibles de My Tiger Side. Loin d’être fade, cette belle entrée en matière allait - à posteriori - pâtir légèrement du tourbillon épicé qui allait suivre.

De Christophe Chassol, on ne savait en fait que deux ou trois choses lues ici et là. Pianiste virtuose - et chef d’orchestre, tout de même - formé au conservatoire et au Berklee College of Music de Boston, compositeur de scores pour le cinéma, arrangeur, musicien de sessions et de tournée pour Phoenix, Tellier ou Burgalat. Bon... Quant à son projet perso, on pourrait n’y voir à priori qu’une honnête resucée du field recording tel que le pratiquaient les Lomax père et fils au siècle dernier. Après avoir emboîté le pas des marching bands de La Nouvelle-Orléans, Chassol est donc parti à la rencontre des musiciens des rues de Bénarès et Calcutta, dans le sillage de centaines d’autres artistes occidentaux fascinés par les volutes de la musique modale indienne.

Que pouvait-on attendre de ce mix culturel usé jusqu’à la corde de tampura, quelques décennies après que La Monte Young, George Harrison, Alice Coltrane ou John Mc Laughlin - pour ne citer que les plus inspirés - aient copieusement siphonné la source du Gange ? Un truc potentiellement sympatoche, mais guère plus, pour peu qu’on méconnaisse – c’était mon cas - l’obsession de Chassol pour « l’harmonisation du réel », comme il dit, et son rapport à l’image.

I have the feeling that sound is acting, disait John Cage, and I love the activity of sound. Pour Chassol aussi, tout est son, et quelle qu’en soit la source, il mérite d’être écouté avec la même attention qu’une pièce écrite. Et éventuellement harmonisé, c’est à dire vêtu d’une suite d’accords changeants qui en sublimera la ligne mélodique. Ayant vérifié que la formule fonctionnait aussi bien avec un discours d’Obama, un unisson d’enfants russes ou tout autre curiosité dénichée sur Youtube, Chassol a décidé de pousser le bouchon et d’aller engranger, avec une petite équipe, le matériau visuel et sonore d’Indiamore, nouvelle étape de son projet « d’ultrascores ». Tant que l’on n’a vu de cet ambitieux projet qu’une ou deux vidéos en ligne, tout cela conserve bien sûr son petit mystère, et ne prépare pas forcément à la franche claque qu’assène Indiamore en live.

Le dispositif, d’abord, tient du ciné concert. Christophe Chassol entouré de claviers fait face à son batteur Lawrence Clais, tandis que sur l’écran en fond de scène défile l’intro sous-titrée. La voix du musicien y égrène en boucle quelques considérations sur un mode poético-théorique à propos de la musique indienne, ses deux lignes qui s’entrecroisent, bourdon et mélodie. Rapidement survient quelque chose qui ressemble à une éclosion de notes de Fender Rhodes, épousant au plus près les intonations, modulations, inflexions, crêtes et aspérités de cette voix récitante jusqu’à nous en révéler la nature mélodique et répétitive, tandis que des accords viennent réchauffer ce qui pourrait sonner comme un délire cosmico-ésotérique à la Sun Ra. Le principe est posé d’emblée, le film peut débuter. On y suivra Chassol, constamment hors champ, parmi les brahmanes et les dalits, les danseuses de Katak et les maîtres de tablas, au cœur de la bouillonnante rue indienne et le long des berges du fleuve sacré. Les couleurs éclaboussent, les visages rayonnent, le tumulte est roi et Chassol y promène ses claviers avec une ferveur et une énergie ultra communicatives. Au cœur de chaque séquence du film, le fil du temps se met brusquement à bégayer de manière à faire surgir des motifs rythmiques ou mélodiques répétitifs. Un montage malin change la vie filmée - dans les taxis, au milieu du trafic, sur des embarcations à la dérive - en partition musicale. Un bout de phrase, le fragment d’une improvisation au sitar, un concert de klaxons, un éclat de voix se transforment soudain en grilles harmoniques sur lesquels les deux musiciens présents sur scène développent un dialogue précis, millimétré par la nécessité de coller à l’image en mouvement, mais qui donne paradoxalement une impression de totale liberté.

L’ensemble est si captivant, bluffant, troublant, qu’on en oublie de s’interroger sur la nature de ce que l’on entend. Jazz ? Pop ? World ? Musique sérielle ? Peu importe. Le son onctueux et enveloppant du Fender Rhodes renvoie à tout un pan du jazz électrique et perché des 70’s, à des scores de la même époque, ou aux premiers Air. Plus loin affleure l’impression fugace d’arpenter les rues de Calcutta avec sur les oreilles un ipod qui aurait mélangé Steve Reich et Stevie Wonder. On se surprend parfois à écarquiller les yeux face à l’absolue et impressionnante virtuosité du duo, alors que l’idée même de virtuosité nous arrache généralement des bâillements.

Bref, ce n’est définitivement pas à un concert « comme les autres » que l’on assiste là. La surprise est totale, le voyage grisant, le rythme soutenu et l’émerveillement permanent. Ce qui, il faut bien le reconnaître, se produit rarement avec une telle intensité, même lors de concerts « indie à mort »…


Le 26 février 2014, par Manu

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