Jacco Gardner "THIS IS NOT A LOVE NIGHT – NÎMES / PALOMA"

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03-02-16
Superhomard / Fenster / Jacco Gardner

Chez Jacco Gardner, la musique est un frisson ancien, et le monde, une photo aux couleurs passées. On est bien, là, non ? Mouais…

Il se dit que Jacco Gardner est batave, selon l’expression préférée de ceux qui galèrent avec « néerlandais ». Et qui rechignent à employer le mot « hollandais », parce que ça sent le Sapin, le Drian, et aussi la morue jusque dans le cœur des frites. « Batave » c’est pareil, quand on y réfléchit. Et puis ça sonne limite vulgaire, même quand on le ramène jusqu’en pleine lumière. Les mots, tout de même… En réalité, Jacco est finistérien, je le jure. Pour une raison toute bête : En 2015, Hypnophobia m’aura tapissé le bitume aoûtien, de Camaret à Trégunc, de Penmarch à Crozon, et de manière un peu obsessionnelle. C’est comme ça : certains chérissent la musique pour le fourmillement ineffable transmis des phalanges au cortex lorsqu’entre les premières, ils tiennent leur galette en plastique noir glissée dans sa gaine de carton ; d’autres ne l’envisagent que comme un indispensable exhausteur de lieux, de cieux, de parfums, d’instants. Pour ceux-là, la musique n’est jamais aussi vibrante et chavirante que lorsqu’elle accompagne le défilement d’un paysage, fut-il mental. Tout cela ne serait finalement que de l’espace et du temps, mais surtout ce qui se loge entre les deux et qui les relie. Voilà, c’est comme ça, et vous avez certainement raison, ça ne présente pas d’intérêt supérieur pour quiconque attend d’un article consacré à un concert de Jacco Gardner que ça lui parle quand-même un minimum du concert de Jacco Gardner, et pas tellement de toponymie bretonne, ni de considérations assommantes sur l’espace, le temps, la vie, tout ça.
N’empêche : difficile, à l’évocation de ce jeune (23 ans) chevelu, d’éluder cette lancinante question du temps. Et de ce que le temps fait à la musique ; comment il l’étire, la déforme, ou la conserve, la cryogénise, l’escamote (un temps) pour l’exhumer quelques décades plus loin, intacte, sans une ride, sans un fléchissement, laissant tout ça à ceux qui la reçoivent comme un élixir de jouvence ; qui se rêvent en Dorian Gray.

Cette réflexion me vient d’abord de l’observation du public de Paloma le 3 février. Si tous ne pouvaient pas se targuer d’avoir deux fois l’âge (grosso modo) du musicien, la plupart assistaient malgré tout au concert d’un type bien plus jeune qu’eux. Ça n’a l’air de rien, mais c’est tout de même un peu troublant, surtout au regard de l’histoire du rock, de la pop, et de ce qu’ils sont censés « incarner ». D’autant que Gardner ne fait pas figure d’exception. Ce qui n’est pas moins troublant, c’est que la musique restituée par le gamin et son impeccable groupe appartient ostensiblement à hier. On peut même dire : avant-hier. Ce qui ne dispense pas son approche d’une réelle modernité. Les mélodies de Jacco n’ont pas d’âge, certes, mais le vernis qu’il leur a choisi a manifestement été produit à la chaîne au tournant des décennies 60 et 70, quand les plus vieux de ses vieux spectateurs ne carburaient encore qu’au lait Guigoz. Basses médium étouffées et claquantes, batterie mate tout en roulements secs et syncopés, synthés analogiques vaporeux, réminiscences de clavecin, guitares douze cordes carillonnantes : tout concourt à entretenir l’illusion que Pompidou’s not dead, et que la drogue est partout. On y reviendra. Ce son là ignore donc encore tout du glam, du prog, du punk, du post-punk, et même de l’indie pop, ce grand chaudron où les jeunes druides d’aujourd’hui s’évertuent à mélanger les ingrédients les plus hétérogènes (à l’instar des brillants Berlinois de Fenster, découverts sur scène juste avant Jacco). Tout au plus concède t-il quelques acres de terrain à ses cousins germains, justement, et à leur motorik muzik (Before the Dawn, et ses presque dix minutes répétitives en forme d’escalier sans fin façon M.C. Escher, hollandais lui aussi, tiens, et mort en…72).
Pour des individus marqués au fer rouge par, en vrac : la partition d’Alain Goraguer pour la Planète sauvage (René Laloux et Roland Topor, 1973) ; l’obsédante Poupée automate de Nino Rota sur la B.O. du Casanova de Fellini (1976) ; les entrelacs de flûtiau, de moog et de Fender Rhodes signées Joop Stokkermans (un autre batave, oui oui) pour Barbapapa, entre autres ; le score de Ken Thorne pour the Persuaders (1971, auquel on peut ajouter le fameux générique de John Barry) ou encore quelques Morriconeries pop lumineuses, comme celles écrites pour le Teorema de Pasolini (1968), et plus généralement, les manières groovy des requins de studio dans cet espace temporel là (voir et revoir les sessions studio du Initials BB de Gainsbourg au cœur du swinging London), ce genre de musique a forcément la saveur indicible de la madeleine.

Tiens, vous aurez peut-être remarqué au passage que ce gros nuage de name dropping fait référence, pour l’essentiel, à des musiques censées illustrer des images en mouvement. CQFD. Mais revenons à nos madeleines dont le moule, déformé par l’usure, a servi par la suite à réaliser toutes sortes de pâtisseries aux formes et aux goûts très variés. Chez Jacco, en revanche, et contrairement à ce qui s’est fait au préalable chez Broadcast, Air, Stereolab, Still Corners, The Superimposers, et dans une bien moindre mesure chez le Caribou des débuts ou encore Tame Impala et ses innombrables suiveurs : pas de déviance, ni d’écart, ni de dispersion, mais une rigoureuse fidélité à cette identité sonore ô combien marquée, et solidement ancrée dans une époque. Greffez donc là-dessus un sens de l’écriture et de la mélodie hors du commun, des aptitudes d’interprétation d’une impressionnante précision (son parfait, une fois réglés deux trois larsens introductifs ; rythmique au cordeau ; harmonies vocales pile-poil) et vous tenez là en principe un concert des plus mémorables.

Sauf que pour une raison pas immédiatement identifiée, le concert de Gardner a agi simultanément (du moins en ce qui me concerne) sur deux tableaux : l’émerveillement et la frustration. L ‘émerveillement tient à la beauté et à la richesse du matériau originel, ainsi qu’à la perfection de sa retranscription scénique ; et la frustration vient à peu près de ce même endroit. Parce que l’application n’est pas la meilleure amie de la fraîcheur, de la spontanéité, du frisson, ni du danger, et que cette musique ainsi exécutée manque malheureusement un peu de tout ça. Et puisque Jacco lui-même a lâché le mot en début de rappel (« -This is another psychedelic song… »), il convient d’admettre que le terme se trouve ici légèrement dévoyé.
Car le psychédélisme, sauf erreur (on va vous faire grâce d’un historique rébarbatif) a, malgré tout, un peu à voir avec la drogue, et à tout le moins, avec un certain dérèglement des sens et de la perception ; une forme de lâcher prise, quoi. Or, tout ici est si ordonné que ce psychédélisme là, sage et inoffensif, confine à l’oxymore. Et pour tout dire, j’avais ressenti exactement le même chose, et pour des raisons à peu près similaires, après le concert de Forever Pavot à l’automne dernier. Comme si la décongélation de ce plat quadragénaire lui avait retiré un peu de sa saveur, comme s’il manquait à l’ensemble le frisson de l’inédit ; comme si cette musique avait été changée en un objet fragile et délicat dont l’exhumation exigeait des gestes mesurés, retenus. Sentiment conforté par le contraste, à postériori, avec le set bigarré, frais et surprenant de Fenster, avec ses allures de gang antifolk, ses citations de The Cure et sa fantaisie naïve ignorant toute contrainte stylistique. Même si l’on mesure bien toute l’absurdité qu’il y aurait à délivrer des certificats de psychédélisme, il faut admettre que les licornes magiques avaient ce soir là l’accent teuton plutôt que batave…
Mais l’essentiel n’est pas là… Ce dont il faudrait prendre acte, sans en tirer de généralités, c’est qu’en matière de musiques « vivantes », l’inconnu est potentiellement porteur de plaisirs plus vifs, d’émotions plus fortes que l’objet du désir initial, pour peu que celui-ci n’ait guère plus à offrir que ce qu’il vous a déjà donné ailleurs…
Dans un monde idéal, cette « morale » frappée au coin de la gueule du bon sens devrait suffire à remplir régulièrement les (petites) salles de concert…


Le 11 février 2016, par Manu

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