This is not a love song 2019 "This is not a love song 2019"


THIS IS NOT A LOVE SONG #7 - 29,30 MAI, 1er JUIN 2019 – NÎMES

Jour 1 : Aldous Harding - The Inspector Cluzo – Chai - Ron Gallo - Le Superhomard - Kurt Vile & the Violators - Built to Spill - Fat White Family

Voilà sept ans que dure l’affaire du marathon indie gardois à l’attractivité toujours pas émoussée. Il s’en trouvera toujours pour continuer à ronchonner, pour la forme, en mode « ça a baissé, quand-même, non ? » ou « elles sont où, les têtes d’affiche ? ». Pour un oui ou non, en fait, mais on est prêt à parier que c’est plus par habitude méridionale que par réelle conviction, juste parce qu’ils ont un peu d’élan et une posture à tenir. TINALS, c’est toujours de la balle, en vrai. Allons-y pour la chronologie. Jeudi, on ascensionne, sans bouchonner à la sortie de l’autoroute, sans queue-leu-ler, ou à peine, pour l’accrochage du bracelet, et sans poireauter une seconde au guichet cashless. Wow. Ça part relax, cette histoire, avec tout le temps nécessaire pour l’apéro inaugural avant d’aller se coller aux crash barrières de la grande salle.

Red Hot NZ Pepper

Aldous Harding est précédée par une réputation d’artiste un peu spéciale, un peu délicate, un peu accidentée. À 20h pétantes, son groupe à l’allure sage s’installe sagement, comme une classe d’écoliers modèles attendant la maîtresse. La maîtresse déboule, immaculée, droite, stylée, sourire à l’envers. Une escrimeuse, une amazone victorienne. On entend les mouches voler. Ça débute retenu et tendu, puis fluide et intense à mesure que les titres s’enchaînent. Perchée sur un tabouret dans une posture hiératique et anguleuse, la Néo-zélandaise égrène en grimaçant les arpèges de ses chouettes chansons folk, balaye la pénombre de la salle d’un regard sévère, mène à la baguette un groupe de multi instrumentistes à la sobriété éblouissante. Sa voix dresse un plan de route qui traverse des pierriers, des clairières, des à-pics. Pour le gros des troupes festivalières qui investit la place dans ces eaux-là, c’est sans doute une entrée en matière un peu trop abrupte, mais le magnétisme opère sans difficulté pour les consentants et probablement au-delà. La force de l’interprétation impressionne, la présence en impose, et tout ça ménage aux chansons un espace suffisant pour se déployer exactement comme il faut. Et tout ça fait que la jeune femme peut bien tordre ses zygomatiques et révulser ses yeux de la manière la plus incongrue et spectaculaire qui soit, aucun sarcasme ne viendra polluer ce temps de sidération et d’envoûtement.

Après cette mise en bouche épicée et roborative, la perspective d’aller grappiller les dernières minutes des mignons Men I trust est rapidement balayée.

Graisse d’oie

Dehors, The Inspector Cluzo déroule du gros riff. Le duo béarnais d’agro-rockeurs (qui propose sa propre production de cassoulet au merchandising), délivre un message un peu convenu et un peu braillard sur les vertus de la ruralité et de la terre qui ne ment pas. Mouaif. Un peu Neil Young version Farm Aid avec un je-ne-sais-quoi de pas pareil. Shellac est en train de prendre ses aises dans le coin à peu près comme ils ont colonisé Barcelone. Tinals il y a deux ans, Rockstore l’an dernier, re-Tinals cette année. On en connaît qui ne sont là que pour eux. En attendant l’adagio en fuzz mineur d’Albini, on renoue avec le club, juste à temps pour échapper au légendaire engorgement à l’entrée du sas. Dedans, c’est la fête au Shōjo. Un quartet de post adolescentes japonaises en combi rose en fait des caisses à grands cris stridents et passe du punk funk à la synth-pop comme qui rigole. Ça s’appelle Chai, c’est hyper wizz, ça ne veut rien dire et ne dit donc rien, ça n’a pas d’autre sens que celui de l’extrême spectacle, de la fête orthonormée, des bras en l’air et des chorégraphies crétines. C’est presque aussi radical et finalement tout aussi captivant que la proposition d’Aldous Harding. À l’autre bout du spectre, tout au bout.

On en oublie d’aller re-revoir Shellac. Bon, next year. Ce sera Ron Gallo, à la place, tout au bout du terrain et pas du spectre. Garage rock bien gaulé, avec toute l’électricité requise, ce qui n’occulte pas un fort relent de déjà-vu. Chai nous ressortait le Dancing Queen d’Abba, Gallo nous fait le générique de Friends dans un pot assez pourri aromatisé à l’ennui. Mouaif.

Bisque

Il est temps de retrouver les amigos de Le Superhomard qui ont déjà attaqué leur second set de la journée, au patio cette fois, et à une heure qui n’est pas celle de la sieste. Dans mon report d’il y a deux ans, j’avais lâchement esquivé toute forme de critique au motif que je connais un des gars. Il est donc temps de se racheter et de dire tout le bien qui convient de cette remarquable formation sudiste au son so british. La mise est impeccable ; les mélodies d’une inventivité irréprochable ; le groove aussi solaire et les progressions d’accords aussi pétillantes que possible, avec le petit soupçon de bitter qui va bien ; les références, aussi évidentes que le plaisir de jouer, sont digérées avec légèreté sur le versant le plus poppy de la colline érigée jadis par les pionniers Corduroy, Broadcast ou Stereolab. Tout justifie qu’ils soient à nouveau programmés ici, avant la Route du Rock et dieu sait quoi encore, et après le tombereau de critiques unanimes ayant accompagné la sortie de leur dernier album. On ne s’étonnera pas de les voir emboîter le pas de leurs potos Tahiti 80 et de rejoindre le très sélect club des frenchies big in Japan. C’est en route. Ça ne sera que justice, et il sera toujours temps alors d’exhiber, un peu plus fièrement encore, le cliché de votre vieille ganache souriant de toute sa barbe aux côtés du chic type à la basse rouge. Et peut-être bien qu’alors, ils seront programmés au club Paloma, qui est de toute évidence la salle idéale pour eux, nom d’une pipe, alors qu’un patio archi bondé ne peut guère satisfaire que les tout premiers rangs de spectateurs. On y sera en tout cas.

Asperge sauvage

On s’éclipse pourtant, parce que Kurt Vile devrait bientôt attaquer la scène flamingo et que le moment est attendu. Aperçue huit ou neuf ans plus tôt flânant en fin de soirée dans l’allée des disquaires et autres marchands du temple sur le site de Primavera, la grande asperge chevelue, housse de guitare dans le dos, ressemblait à un ado tombé du lit. Le folkeux semble avoir encore rajeuni. Sa bouille candide et sa présence un peu gauche sont celles d’un gamin. La voix qui émerge de la tignasse en rideau est traînante et caoutchouteuse à souhait. Les Violators font le job comme il faut, Kurt tricote des volutes aux accents psychés sur un parc de guitares qu’il ne peut manifestement plus toutes charrier dans le dos. Si le vieux Neil Young ne se portait pas si bien (aux dernières nouvelles), on pourrait dire que son fantôme plane par moments. L’Americana la plus rêche et poussiéreuse défile donc comme ça, tranquillou, les accords en rang par trois, la démarche molle et chaloupée. Tout roule, mais on attend un je ne sais quoi qui tarde à advenir. Un supplément d’incarnation, d’implication peut-être. Ça n’advient pas, alors que le set glisse en pente douce (et un peu morne) vers une fin qu’on négligera finalement, préférant l’imaginer un cran plus haut plutôt que de la voir s’étioler sur cette lancée.

Laissons donc faire l’imagination, assez vierge de toute trace concernant Built to Spill, monument indé US à guitares qui boucle son affaire dans la grande salle. Les moins ieuv’ n’en reviennent toujours pas que quelques-uns de leurs aînés soient totalement passés à côté de cette légende mordorée des merveilleuses nineties. Bah, c’est comme ça. Le leader chauve est le seul membre originel, on me dit, et là, il tourne des boutons sur une console aux allures de batterie de bagnole disposée à côté de lui. Ça fait des sons de guitare pas possibles, assez plaisants, mais en cette toute fin de show, pas de quoi allumer la ferveur du néophyte que je suis. Il est temps de se décider pour un fragment de Caroline Rose, là-bas loin. Ou pas. Pas, disons.

Trop fat

Attendons sagement, plutôt, le début de ce que tout le monde pressent comme le clou de la soirée. Les affreux Jojo de Fat White Family émoustillent depuis un bail le landerneau indé, leur Serfs up ! trônera sûrement en haut des top ten 2019 dans quelques mois. Pas écouté, pas plus que leurs machins précédents, mais l’image est assez conforme à l’idée que je m’en faisais a priori. Vraiment, la virginité des oreilles est un truc très appréciable en festival, ça se vérifie souvent, d’une année sur l’autre. Dans des registres très différents, mais dans cette même salle et aux mêmes horaires tardifs, quelques autres ont produit d’inoubliables étincelles les années précédentes : Algiers, King Gizzard, Oh Sees. Les anglais ne tardent pas à se positionner dans ces latitudes-là. Déjà, tout ce monde aligné au bord du ravin, ça plante le décor. Le côté gang, ça marche mortel, toujours. Et puis voilà, ça attaque touffu, malin, sans détours ni fioritures, ça sait parfaitement où ça va, où ça veut emmener, alors ça emmène, ça soulève, sans minauderies, ni entourloupes, ni simagrées, ni œillades aguicheuses. Comment on disait, avant, déjà ? Punk ? Ah oui, voilà. C’est cool et teigneux et grinçant et direct et mélodique et sexy et sarcastique, et ça guinche mortel, avec plein de courts-circuits, de clins d’œil, de grumeaux et de télescopages genre Happy Brian Coral Jonestown Mondays Massacre. Un grand moment de bordel cathartique qui distribue son stock de bananes extatiques. Tout le monde en veut et en reprend. Et après, rideau.

Jour 2 : Lou Doillon - Big Thief – Tomberlin – Courtney Barnett – Lizzo – James Blake - Stephen Malkmus & the Jicks

Franchement, c’est un peu facile de taper sur les « fils/filles de », non ? Oui mais bon, c’est compliqué de dissocier l’image glamour de Lou Doillon, avec sa bouille et ses manières de cover girl, de sa démarche artistique. Elle veut faire le rock et s’est convenablement entourée pour ça, elle a écouté les bons disques (Timber Timbre, Portishead et le papa de sa demi-sœur), elle a une voix joliment voilée, mais parmi les éléments disparates de sa proposition, on cherche, un peu en vain, le sens, la cohérence esthétique et les épines.

Outer dark

Les aisselles broussailleuses, la boule à Z et le marcel informe de la fragile Adrianne Lenker racontent une toute autre histoire qu’on a instantanément envie d’écouter avec beaucoup plus d’attention. C’est un peu con d’être à ce point attaché aux apparences, mais après tout, c’est un festival de musique indé, non ? On a donc bien le droit de trouver certains codes plus signifiants que d’autres, en toute mauvaise foi. En l’occurrence, l’intuition est bonne, et si bien des gens savent déjà parfaitement de quoi il retourne, c’est moi aussi que Big Thief retourne. Un ou deux titres écoutés vite fait ne m’avaient pas tout à fait préparé à cette lente cavalcade âpre et sans apprêts, pleine de cahots et de violents contrastes. Lenker a un petit quelque chose d’un Lieutenant Ripley doucement neurasthénique, largué au cœur des Appalaches avant l’électricité. Oxymore un peu feignasse et réducteur, qu’il est toujours possible d’évacuer en fermant les yeux. La « chialade » dont on a entendu parler juste avant offre en réalité peu de prise à la caricature, les chansons de Big Thief ayant ce qu’il faut de délicat et d’affligé sans verser dans le geignard. Et puis il y a toujours un moment ou Adrianne prend le relais du guitariste aux interventions ouvragées pour balancer du crachat électrique mal gaulé et plein de clous rouillés. Et quand ça ne suffit pas à expurger sa bile, elle donne dans le cri primal à s’en faire péter les veines du cou. Tout ça avec un naturel confondant, sans chichis, quoi. Ça gratte, ça pique les yeux mais tout le monde semble néanmoins bien content, y compris les musiciens, y compris Courtney Barnett qui n’en rate pas une miette, assise sur le côté de la scène. Peut-être parce qu’il fait beau et encore un peu chaud, et que l’obscurité du dehors n’est pas encore au rendez-vous. Heureusement que tous les concerts du jour ne sont pas aussi intenses, on en ressortirait franchement patraque.

Pancakes, eggs Rothko, French press coffee

Heureusement qu’après il y a une bonne demi-heure off, et heureusement que ça enchaîne ensuite dans le club avec Tomberlin. Sur le papier, j’ai cru reconnaître vite fait la blondinette renfrognée qui accompagnait Kevin Morby il y a quelques années. Même moue d’ado maussade. Pas bien regardé, pas bien rencardé. Sarah Beth Tomberlin n’est pas Meg Duffy. Comme Adrianne Lenker, elle remplit ses chansons de trucs qui ne tournent pas aussi rond qu’elle le voudrait. Une mélancolie cotonneuse aux vertus presque réparatrices, après la brûlure Big Thief. On est dans une BO de film « Sundance friendly », derrière la vitre d’un dinner de Brooklyn en novembre, dans ces parages-là. Mais au bout de trois titres identiquement charpentés autour de jolis arpèges type « gros chagrin », la réparation vire un peu à la torpeur climatisée. Perdue dans ce qui ressemble à un t-shirt pyjama, la jeune femme s’excuse de ne pas nous faire danser (« une autre fois, peut-être »), on ne lui en veut pas, on n’est pas très danse, mais on n’a pas prévu non plus d’aller au dodo tout de suite. Le sas de la grande salle laisse échapper un genre de classic rock apparemment bien chargé en testostérone. Confiant dans le jugement de quelques démissionnaires et soucieux de m’épargner un choc thermique, je renonce à l’orchestre coréen pour regagner le grand air.

Kangaroo vegan steak

Sur la grande scène extérieure, Courtney Barnett attrape au vol les derniers rayons du soleil. Ça lui va bien. Évacuons vite le non-événement de la coupe mulet et des (décidément top trendy) buissons d’aisselles, pour noter que son nom est désormais de ceux qui aimantent fort le chaland indé. Cinq ans plus tôt, valeur tout juste montante, elle impressionnait déjà, ici même, en solo et en plein cagnard. On s’interroge un peu sur les raisons de cette adhésion devenue massive. La très nonchalante Australienne n’en fait jamais des caisses, ne roule ni des hanches ni des épaules, balance sans affectation des chansons de facture assez classique qui n’ont pas l’air de vouloir décrocher la lune ou changer le monde de la musique, ni planifier l’invasion des charts ou de la Pologne. C’est sans doute aussi bête que ça, au fond. Cette apparente modestie se change in fine en une belle panoplie de vertus, en une inattaquable manifestation d’authenticité. La formule power trio lui va comme un gant et laisse toute la place à une volubilité guitaristique jamais vaine, bavarde ou virtuose à l’excès. Bref, c’est le rock, elle le fait super bien. Après, c’est vrai qu’elle est communicative, qu’elle semble coolos et épanouie, et ça, ça peut heurter certaines sensibilités.

Junk food sound

Après quoi, on vise tranquillement Malkmus, mais sans excitation démesurée. On va se contenter de tabler sur une possible surprise. À l’entrée de la grande salle, tout à fait engorgée donc inaccessible, on croise des gens subjugués par la démesure Lizzo, jeune diva RnB découverte quelques jours plus tôt à la TV, dont on craignait que l’attractivité ne réside, pour l’essentiel, que dans ses mensurations « oversized ». Cet instant est aussi l’occasion d’aborder aussi brièvement que possible le sempiternel écueil « mais c’est quoi, la musique indé ? ». Voilà, c’est fait. Le petit peuple indé vient donc s’encanailler vite fait sur une proposition artistique qu’on aurait plutôt tendance à estampiller mainstream, et ça permet à peu de frais d’éluder l’antagonisme obsolète de ces étiquettes-sparadrap. Ça permet aussi à des mamans, avec des petits bouts de captation sur Iphone, de faire râler leurs adolescentes qui pour rien au monde n’auraient mis les pieds dans un festival de musique de darons, mais qui y réfléchiront peut-être à deux fois l’année prochaine. On réussit à s’infiltrer à la toute fin du concert pour découvrir une foule visiblement conquise par la plantureuse jeune femme sanglée dans une combi flashy, qui secoue sa tignasse comme une furie, entourée de danseuses choristes du même gabarit. Bouquet final puissamment funk, show outrageusement millimétré, que conclut un chorus dingo de flûte traversière exécuté par la miss. Après, elle dit que Dieu nous bénit, et c’est fini. Pas certain qu’on aurait tenu sur la longueur, mais plutôt content d’avoir pu grappiller un aperçu de ce qu’on aurait à coup sûr négligé dans un contexte différent. Hors festival, je veux dire.

Trop fat (2)

C’est là qu’on peut ressortir cette autre vieille rengaine puant l’évidence : le désir et la captation de l’attention sont soumis à d’incroyables variations d’intensité essentiellement liées à ce contexte si particulier du festival. Et c’est ça qu’est bien, au fond. James Blake, par exemple : on est prêt à l’écouter longtemps le cul posé sur des gradins de pierre avec la mer en fond de scène, mais là, on se contente juste de reconnaître de loin ses accords de piano vaporeux, ses mélopées plaintives et ses kicks trop fat. Et hop, on coche la case. James Blake, done. La compagnie du jour donne des signes de fatigue, et on les suit sans rechigner lorsqu’il s’agit de quitter la salle et la foule festivalière après quatre ou cinq titres de Stephen Malkmus. Le gars ne démérite pas, ses acrobaties avec la Gibson SG derrière la tête confirment un tempérament toujours joueur, le groupe est très bon, les chansons ont de la gueule, mais la scène est trop loin, il est un peu tard, et pour peu qu’on n’ait pas suivi très assidument ses aventures post-Pavement, cette prestation un peu pépère n’est pas de nature à vous happer irrémédiablement. On apprendra le lendemain qu’il portait un ticheurte de son ex-futur groupe (reformation express en vue pour 2020) et quand bien même on s’en serait avisé le soir du concert, l’argument n’aurait sûrement pas pesé des masses. Malkmus, done. Jour 2, rideau.

Jour 3 : Wednesday Campanella – Fontaines D.C. – Dirty Projectors – Rinôcérôse – Rendez-vous – Pinky Pinky – Low – Prettiest Eyes

Ah, le Japon... À la bourre pour Shonen Knife, je me rachète avec Wednesday Campanella, électro à la fois vaporeuse et musclée qui sourd d’invisibles machines tandis qu’une performeuse solitaire s’égare dans des strates vocales supérieures et d’ineffables nuages de réverb. Son voisin Totoro pourrait bien apparaître que nul ne s’en formaliserait. On n’en est d’ailleurs pas très loin lorsqu’arrimée à une sorte de montgolfière multicolore, la créature entreprend d’avaler, sur son passage dans le public, une partie de celui-ci, avant d’abandonner son appendice au vent du Gard et de poursuivre perchée sur la régie de la scène Mosquito dans sa tenue froufroutante. Visuellement marquant, le show n’a pas laissé d’empreinte sonore très précise ou mémorable, il faut bien l’admettre.

Eau de roche

La compagnie des rescapés du troisième jour est suffisamment agréable pour ne pas songer à aller voir ailleurs en attendant la sensation Fontaines D.C. Les présets du concert précédent n’ont pas dû être rectifiés sur la console. Le son rugueux, hérissé d’échardes que produisent habituellement les jeunes Irlandais, pour ce qu’on a pu en percevoir sur quelques vidéos live, n’y est pas vraiment, du coup. Ça n’ôte rien à leur nervosité ni à leurs manières brusques qu’on se promet, en prenant acte de la dimension « teaser » de cette performance, d’aller revoir plus tard dans le patio, une fois le soleil couché. On papote, on papote, tandis que Dirty Projectors accueille le crépuscule sur la grande scène Flamingo. On tient là un concentré de pop arty aux harmonies vocales déviantes, aux mélodies complexes, aux sonorités extravagantes, formule qui faisait florès il y a dix ans et dont le groupe de Brooklyn, avec d’autres comme Animal Collective, a été un des fleurons. C’est franchement délicieux à défaut d’être passionnant, mais on s’éclipse après quelques titres, histoire d’aller loyalement honorer les local heroes de Rinôcérôse. Sans surprise, la grande salle est archi-comble (alors que le parterre était relativement clairsemé devant Dirty Projectors). Là aussi, c’est une sévère reculade jusqu’à l’époque où les Montpelliérains incarnaient encore le versant le plus hédoniste et ensoleillé de la french touch. Force est de constater qu’on connaît à peu près par cœur Le Mobilier, la Guitaristic House Organisation, Bitch, Cubicle et tous les autres tubes. Parce qu’il n’y a que ça : des tubes. Eh ouais. Ces gens (parmi lesquels on compte quelques copains ou connaissances) savent toujours y faire, et même si c’est peut-être le quinzième concert du groupe auquel on assiste, il est bon de vérifier que le postulat initial (de la house avec des guitares) conserve toute sa pertinence vingt ans après. Si ce son nous est depuis longtemps parfaitement familier, on n’oublie pas la sacrée trouvaille que ce fut. Donc ça lève les bras, ça jump et ça envoie du riff bien charnu, de la vrille bien acide, de la flûte traversière bien voltigeuse, de la glissade d’e-bow bien vertigineuse et du kick qui décolle la plèvre, entre autres machines pour les oreilles. Malcolm Young, Robert Smith, Pete Townsend, Link Wray et les Chemical Brothers sont dans un bateau et personne ne tombe à l’eau, surtout pas la boule à facettes. On s’absente néanmoins avant la fin, selon la coutume festivalière, parce qu’on a Rendez-vous.

J’ai promis de faire sobre, là. Alors Rendez-vous, je ne connaissais pas du tout jusqu’à ce que de bons camarades assistent quelques semaines plus tôt à leur concert avignonnais du Love Letters Festival, et en reviennent avec des sensations très contrastées. Je mettais ça sur le dos du fossé des générations, après être allé fouiner sur les internets pour savoir de quoi il s’agissait exactement. A priori, de jeunes parisiens assez vénère ayant jeté leur dévolu sur un possible revival cold wave (on dit post punk depuis un bail, déjà). A priori, rien pour me déplaire. Effet chorus bien baveux sur les guitares, réverb spectrale sur voix caverneuse, tatapoum de rigueur, que des trucs qui ont fait leurs preuves. Mais bon, là, pas tellement, vu que tout semble reposer sur une manière de surenchère énergique, bruitiste et ostensiblement déglingo, mais sans trop de relief. J’espère avoir été assez sobre. Rendez-vous un peu manqué qui me fait opérer un repli vers le vaisseau Paloma.

Instagram garage

Au patio, un trio de rockeuses dont on se demande d’abord pourquoi elles sont là à cette heure-ci au lieu de réviser le brevet des collèges. Elles sont américaines, c’est peut-être le spring break des collèges ou bien elles ont une autorisation parentale, peu importe, elles sont là, dans toute leur candeur adolescente, à restituer avec une évidente conviction des plans qu’ont dû leur montrer leurs grands-parents. La boss du gang chante en frappant joliment les fûts, la guitariste et la bassiste cavalent autour avec une application touchante, et l’ensemble, frais et revigorant, sent le garage rock des origines, avant que ça ne devienne un truc galvaudé de toutes les manières possibles. Ça fait drôlement plaisir et drôlement du bien. Et ça s’appelle Pinky Pinky.

En deux ans, Shame est passé du statut de grosse sensation ultra prometteuse à celui de groupe qu’il est indécent de rater. Mes impressions 2017 doivent encore traîner dans les limbes de ce site, elles vous renseigneront en partie sur ma défection délibérée de cette année. La raison principale étant tout de même Low, qu’on espérait bien voir un jour dans le coin, et ça tombe là, maintenant.

La beauté

Low coche assez de cases pour prétendre à une place de choix dans l’Olympe indie US. Ils viennent de Duluth, Minnesota, comme Dylan. Ils ont bossé avec Albini et Dave Friedman. Ils ont jadis été signés chez Sub Pop. Il leur est arrivé de reprendre MC5, Rihanna et les Smiths, et d’être repris par Robert Plant. Ils sont un couple. Ils sont mormons. Ils ont quasiment inventé le slowcore il y a déjà un quart de siècle, bien qu’ils n’aient jamais validé ce terme né d’une blague d’un de leurs amis disquaire. Voilà pour le décorum et les fanfreluches, l’essentiel restant des albums fascinants à la douceur toujours consciencieusement pervertie et assombrie, et l’invention d’oxymores sonores saisissants qu’on avait hâte de découvrir enfin sur scène. La scénographie minimaliste se résume à trois stores en fond de scène utilisés comme écran de projection et principale source lumineuse, sur laquelle se détachent les silhouettes sombres du trio. Minimaliste aussi, le set de batterie de Mimi Parker (réduit à une caisse claire, une paire de cymbales et une grosse caisse horizontale) qu’elle martèle avec des mailloches dont le nom pourrait être constance et retenue. Le bassiste égrène le plus souvent des accords telluriques qui sonnent comme des nappes de clavier et Alan Sparhawk fait ruisseler sur ce canevas des guirlandes de guitare aux échos inversés. C’est comme ça que ça commence, et c’est globalement comme ça que ça continue, avec au centre du dispositif sonore, les voix mêlées du couple formant des harmonies tantôt rugueuses ou caressantes, des unissons ou des contrepoints impressionnants. Toujours prompt à alanguir le tempo plutôt qu’à céder à une exaltation globalement absente de son propos, Low maîtrise magistralement la nuance, l’équilibre et la dramaturgie d’un concert captivant de bout en bout, dans ses orages comme dans ses accalmies. Les paysages traversés ne sont évidemment pas très riants, mais c’est sacrément beau, nom de Dieu. À un moment, Sparhawk entreprend de nous restituer le son de quelque chose de très lourd et très volumineux qui raclerait durement les parois d’un long tunnel. Enfin, peut-être avait-il autre chose en tête, mais à la limite, on préfère ne pas savoir. On ne sait pas combien de pédales fuzz sont branchées en série sur son pédalier, mais on imagine qu’il en faut quelques-unes pour produire un magma sonore aussi intense, abrasif et grumeleux, pas bien loin du drone métal. Une telle musique de l’effondrement qui vous requinque à ce point, ça n’est pas si paradoxal quand on sait que les bluesmen jouent le blues pour conjurer le blues. Bref, on a trouvé en toute subjectivité les grands champions du week-end, ce qui permet d’aborder la toute dernière ligne droite le cœur léger.

Heureusement, sans quoi on aurait grincé des dents en constatant que la ligne droite se change pour commencer en voie sans issue. Après Low, l’évacuation de la grande salle se fait par la sortie de secours donnant sur l’extérieur. L’accès au patio est rendu impossible par l’affluence massive pour le second set de Fontaines D.C. et la foule massée à l’entrée même du bâtiment ne laisse guère d’espoir.

Hijos de putaaaaa ! Todos !

Tant pis, ce sera Prettiest Eyes, ultimes occupants de la scène Mosquito pour cette année. Et on ne perd pas au change, en fait. Après Pinky Pinky et Low, voilà une autre idée du trio américain de rock. À mille lieues, en gros. L’analogie avec le trio d’adolescentes ne tient qu’à la provenance californienne et au fait que le batteur est aussi le chanteur. Pour le reste, c’est la totale fiesta noise sur fond de rythmique motorik ultra binaire, de giclées aigres de farfisa à la Martin Rev et de lignes de basses constamment distordues. Le cowboy bassiste saute dans tous les sens, insulte en espagnol les mamans de tous les spectateurs (les gars sont portoricains et mexicains), dissuade la sécu de refouler les candidats au slam et invite même la foule à envahir la scène, pour fêter leur dernière date européenne de la tournée. Ce qui sera fait, donc. Ça aussi, c’est de la bonne surprise, du bon bouquet final excitant comme il faut.

Après quoi, la perspective de clore les débats avec les foufous de Johnny Mafia sur la grande scène Paloma (ils avaient mis le feu au patio il y a deux ans), c’est réjouissant aussi, mais c’est un peu de la gourmandise. On en prend une ou deux bouchées à peine, histoire de vérifier que c’est toujours goûtu, mais sans insister, parce qu’on a bien le compte pour cette fois. Alors j’ai raté plein de trucs. Tous les ans, c’est pareil. Pas très grave, ça va avec l’idée de festival, mais ça vous fait toujours comme un petit creux qui vous pousse à revenir l’année suivante en vous jurant de vous rencarder une bonne fois pour toutes sur ce qui est immanquable. Le problème étant que ça change tout le temps. Après, si on rate plein de trucs, c’est aussi parce qu’il y en a plein d’autres qu’on ne rate pas, me direz-vous. Et puis trop de potes croisés au(x) bar(s), trop de coolitude relâchée pour qu’il puisse en être autrement. Et c’est parfait comme ça, merci les Nîmois, on reviendra, évidemment.


Le 17 juin, par Manu

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