PJ Harvey "This mess we’re in"

Label : Island


En 1998, la Drugstoremania bat son plein en Europe. PJ Harvey, qui vient de sortir le tourmenté Is this desire ? et du concert parisien donné à l’Olympia dans le cadre de la tournée organisée pour assurer la promotion du disque découvre, dans sa chambre d’hôtel, douchée de frais et affalée devant la télé, fascinée, « El President », dernier clip du groupe. Cela peut paraître surprenant, mais à l’époque M6 avait pour coutume de diffuser le jeudi soir, tard, des scopitones de ce que l’on a appelé « le rock indépendant ». Polly est particulièrement intriguée par le chanteur invité par Drugstore à partager son single : un type à l’air bizarre, « coquetterie » à l’œil, la voix haut perchée. La réaction est immédiate. Elle se jette sur ce que l’on a appelé dans ces temps reculés « un fax » et avertit Island, sa maison de disque depuis le rugueux Rid of me : le type chelou sera sur son prochain album ou celui-ci sortira sur Too Pure, le label qui la révéla au monde avec le desséché Dry. Island, tenant particulièrement à sa diva, qui lui assure une crédibilité à toute épreuve depuis le lascif To bring you my love, la rassure incontinent (ces appareils permettaient de mener une conversation en temps réel malgré une distance éloignée tout en se passant du téléphone, la plupart du temps fixe à l’époque) : ce qui vaut pour Drugstore vaut pour Mademoiselle Polly Jean Harvey. Le pouilleux à la voix féline serait débusqué et ramené, où qu’il se trouvât et quoi qu’il en coûtât.

Deux ans plus tard paraît le rayonnant Stories from the city, stories from the sea, dans lequel la chanteuse célèbre l’amour, New York et l’amour de New York, le tout avec la participation de Thom Yorke. Car si Drugstore a été porté disparu, le gars zarbi a été retrouvé et identifié par les brigades d’Island. La collaboration porte sur quelques gémissements sur deux chansons, mais le bougre a également droit à son moment de gloire avec un véritable duo en compagnie de la belle du Dorset sur le magnifique « This mess we’re in », qui illustre à lui tout le seul le propos de l’album (« I’m in New York, No need for words now, We sit in silence, You look me, In the eye directly, You met me, I think it’s Wednesday, The evening, The mess we’re in, The city sun sets over me »). Les deux voix ayant le plus fait fantasmer les indie kids au cours des années 90 réunies dans un tel hymne : le vingtième siècle rock pouvait s’achever dans la sérénité.

En 2016, nos deux hérauts sont toujours présents. La sérénité, en revanche, s’est fait la malle. Beaucoup d’adeptes de Radiohead sont devenus des geeks que les réseaux sociaux rendent particulièrement fébriles (ce qui est particulièrement ironique au regard des thèmes développés dans Ok Computer) : affolement généralisé, à la veille de la sortie de son nouvel album, au moindre signe (dans tous les sens du terme) d’un des membres du quintet d’Oxford sur la toile, jusqu’à un véritable rockittothemoongate sur un forum d’amoureux du groupe pour qui le dernier article paru sur ce vénérable site a été l’équivalent des Panama papers !

PJ Harvey, elle, s’intéresse toujours à « ce trouble dans lequel nous sommes », mais s’est éloignée de New York pour étendre le champ de ses investigations à Washington D.C., au Kosovo et à l’Afghanistan, dans le cadre d’un projet avec le photographe et réalisateur Seamus Murphy, dont les fruits auront été un livre et The Hope Six Demolition Project, qui poursuit la démarche entreprise avec Let England Shake (2011), dans lequel notre héroïne s’éloignait de l’expression de ses sentiments (Uh Huh Her, en 2004, revenait à un blues rêche et intimiste, le spectral White Chalk (2007), chef-d’œuvre absolu, évoquait l’isolement dans une ambiance de film se déroulant dans un vieux manoir anglais dont l’on découvre à la fin que le véritable fantôme est le héros) pour des récits de guerre et de mort sur les champs de bataille.

The Hope Six Demolition Project nous donne à voir les décombres. « I took a plane to a foreign land and said “I’ll write down what I find“ », explique PJ Harvey dans « The Orange Monkey », et ce qu’elle a trouvé n’est pas réjouissant : ruines, éclopés, miséreux, mendiants pataugeant dans la merde nous accueillent dès le morceau d’ouverture, « Community of hope », l’espoir étant représenté par la volonté de la ville de détruire tout ce bordel ambiant pour y construire un Walmart et ironiquement mis en valeur par son air enjoué. Musicalement, l’album est marqué par la présence de chœurs masculins évoquant tour à tour des chants guerriers, le coryphée commentant l’action des tragédies antiques et les envolées lyriques de Silver Mount Zion, autre chorale ne voulant pas perdre espoir dans ses récits de l’enfer contemporain. Similitude supplémentaire avec la bande de Constellation Records : ces blues pesants qui parsèment le disque, notamment l’impressionnant « Ministry of Defence » et son riff massif et monolithique, traversé par un souffle haletant (un de ces fameux éclopés en train de crever ?), et se terminant par cette encourageante sentence : « This is how the world will end ». Puisque d’Apocalypse il est question, PJ Harvey n’a pas convoqué sept trompettes mais tout un tas de saxophones dissonants ou funèbres qui portent la tension à son paroxysme, dans l’esprit du free jazz d’Albert Ayler ou du rock cubiste de Captain Beefheart (les prodigieux « The Ministry of Social Affairs » et « The Wheel »). Mais The Hope Six Demolition Project reste avant tout un sacré disque de rock, et une nouvelle pierre à cet édifice monumental que représente la discographie de PJ Harvey, qui nous prévenait, il y a déjà vingt-quatre ans : « You’re not rid of me ».


Le 9 mai 2016, par La Dèche

PJ Harvey

This mess we’re in

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